Les mille propositions développées à Porto Alegre 2003 sur la communication se sont articulées autour de cinq points :
(1) le premier Forum mondial de l’audiovisuel ou comment faire face à la mondialisation capitaliste de l’information et de l’industrie culturelle ;
(2) la campagne CRIS (Communication Rights for the Information Society – Droits à la communication dans la société de l’information) lancée en vue du premier Sommet mondial de l’ONU sur la société de l’information ;
(3) la constitution du Media Watch Global, un observatoire permanent d’analyse et de dénonciation des multinationales de la communication ;
(4) le renforcement des réseaux de médias alternatifs ;
(5) les nouvelles technologies (ordinateurs et Internet) qui rendent possibles l’émergence de réseaux mondiaux d’informations et de coordinations sur et à partir du mouvement, réseaux susceptibles de présenter une horizontalité maximale.
Somme toute, au cours de ce forum, le mouvement a démontré qu’il prenait progressivement conscience des défis qui l’attendent et qu’il se donnait effectivement les moyens de les relever. En passant en revue ces différents points, nous avons néanmoins pu mettre en évidence un certain nombre de risques liés à ces initiatives.
1. Le premier Forum mondial de l’audiovisuel
Ce forum rassembla toutes les entités, secteurs professionnels ou industriels de l’audiovisuel, de même que des artistes et éducateurs présents à Porto Alegre. A cette occasion, fut proposée l’idée de lancer une action globale visant à encourager les sociétés civiles et les gouvernements à s’acheminer vers une « véritable démocratie audiovisuelle mondiale ». Au-delà de la finalité très abstraite de cette action, les objectifs des participants pouvaient se résumer comme suit : (a) encourager l’émergence d’une démocratie délibérative et participative « hautement dynamique » par le biais des médias; (b) créer des systèmes alternatifs de production et de diffusion de l’information ; (c) promouvoir la multiculturalité en articulant égalité et différence ; (d) s’acheminer vers une conscience collective et contre-hégémonique ; et, pour finir, (e) contribuer à la construction d’une citoyenneté globale, active tant au niveau global (dans les institutions internationales, par exemple) qu’au niveau local.
Ce Forum fit la part belle à la rhétorique légèrement éculée de l’«impérialisme culturel », même si ses objectifs cherchaient à répondre à de nouveaux défis, tels que la crise de la démocratie représentative et du travail journalistique conventionnel en prise, dans le monde « développé », avec les lois restrictives portant sur le droit d’information, à l’exemple du Patriot Act aux Etats-Unis. Conscients que le monopole des transnationales sur la communication s’étend désormais à d’autres pôles de production que les seuls Etats-Unis, ses participants y firent néanmoins le constat que l’extension d’une culture de masse globale et homogène s’est accompagnée paradoxalement de l’émergence d’une infinité d’initiatives de communication alternative et d’une véritable « opinion publique mondiale », même si n’existe actuellement aucun mécanisme institutionnel lui permettant de faire entendre sa voix de manière effective.
L’impressionnante campagne de désinformation développée à l’occasion de la Guerre mondiale permanente, décrétée après le 11 septembre, constitue un bon exemple de cet état de fait. Alors même que des centaines de milliers de personnes descendaient dans la rue pour s’opposer à la guerre et protester contre la mise à l’écart par les belligérants des institutions internationales, les médias dominants se muèrent, quant à eux, en de véritables machines de propagande de guerre. Aussi, les manifestants ne purent ni empêcher la guerre ni même inciter à sanctionner électoralement les gouvernements qui s’y sont impliqués. Peut-être jamais le bellicisme et la xénophobie n’avaient atteint une telle intensité dans la sphère publique formée par les médias conventionnels. Et pourtant, dans le même temps, jamais ses failles n’avaient peut-être été rendues aussi visibles, étant donné l’émergence d’une sphère publique alternative nichée dans le réseau Internet, accompagnée de la « glocalisation » de nouveaux médias hostiles à l’hégémonie des Etats-Unis, phénomène jusqu’alors impensable. Ici, nous pouvons notamment citer, à titre d’exemple, les chaînes de télévisions par satellites Al Jazeera et Abu Dahbi. Malgré tout, la guerre mondiale a néanmoins continué à suivre son cours… Tout se passe comme si les moyens de communication du mouvement ne parvenaient pas à se faire entendre auprès d’institutions du reste sclérosées par la pression des transnationales et dans les systèmes publiques de radiodiffusion largement instrumentalisés par les gouvernements. C’est à cette difficulté que la campagne CRIS entend notamment s’attaquer.
2. La campagne CRIS (Communication Rights for the Information Society)
La campagne CRIS était également présente à Porto Alegre. Fédérant l’ensemble des initiatives en matière de politiques de développement des communications du mouvement social mondial, en vue des prochains sommets mondiaux sur la société de l’information (Genève, du 10 au 12 décembre 2003 et Tunis au printemps 2005), elle s’est donné pour but non seulement d’élaborer des documents de référence (charte éthique et règles de conduite), mais aussi de mettre sur pied un plan d’action comprenant et des priorités opératoires et des mesures concrètes censées favoriser un accès juste et équitable aux opportunités offertes par la société de l’information.
L’ONU a en effet appelé à un dialogue intersectoriel entre Etats, entreprises privées et société civile, tout en désignant, comme acteurs prioritaires, les entités du Sud et les ONG, en particulier celles des pays les moins développés. Son invitation s’étend des secteurs de l’enseignement et de l’éducation, à la communauté scientifique et technique en passant par les entreprises, les créateurs et promoteurs culturels, les syndicats et les parlementaires. Les ONG et les groupes sociaux (jeunes, femmes, indigènes, marginaux…) traditionnellement marginalisés par les médias et/ou par les difficultés d’accéder aux technologies devraient normalement y jouer un rôle central.
Tout comme à l’occasion d’autres sommets mondiaux, il faudrait selon nous saisir l’opportunité d’y participer, en se donnant toutefois la possibilité d’organiser au même moment un contre-sommet, à l’exemple du « Tidal Wave Cancun », qui s’est tenu en marge de la dernière réunion de l’OMC en 2003. Participer au sommet officiel et organiser des sommets parallèles, des contre-sommets ou des forums indépendants , demeure plus que jamais indispensable, même si cela suppose une dépense considérable d’énergie. On ne peut en effet ignorer le fait que ces deux types d’événements divergent profondément dans leur nature et leurs orientations. Si pour le mouvement alternatif, la communication doit être considérée comme un bien public mondial, un droit de propriété et d’utilisation collective, accessible à tous, à l’inverse, les entreprises privées et les systèmes de radiotélévision d’Etat entendent encourager à la fois privatisation, marchandisation et homogénéisation de l’espace public. L’écart existant – voir l’opposition – entre ces deux orientations rend donc plus que jamais manifeste la nécessité d’organiser des forums alternatifs aux sommets internationaux.
Les plus pessimistes allèguent qu’une charte des droits des peuples à la communication ne peut modifier les structures actuelles et combler les inégalités croissantes dans la société de l’information qu’à condition d’avoir force de loi. Sans ce caractère contraignant, elle ne constituerait, selon eux, qu’un élément de rhétorique parmi d’autres, de surcroît, indirectement complice des pratiques actuelles. De fait, les médias dominants vendent déjà de l’information sous la forme dissimulée de « service public » et présentent « l’interactivité » médiatique comme une forme de « télédémocratie », même si le public ne remplit jamais d’autres rôles que celui de consommateur et de spectateur. Quant à la raison instrumentale de la communication, lorsque cette dernière est considérée comme pure marchandise, elle en vient à être utilisée par l’Etat, via le système de radiotélévision publique, comme un outil électoraliste. Quant ils sont privatisés, en effet, les médias finissent (comme presque toute forme de privatisation néolibérale) presque toujours dans les mains de multinationales de l’information, souvent de mèche avec les gouvernements en place.
Le récent veto à l’ONU de certains gouvernements de Sud (la Libye et Cuba), opposés à la participation de « Reporters sans Frontières » au Sommet, n’incite pas plus à l’optimisme. On le voit ici, la menace ne vient pas seulement du Nord, mais aussi du Sud. En témoignent notamment les votes conjoints des gouvernements « liberticides » d’Algérie, de Chine, du Pakistan, de Russie, de Syrie, du Soudan, du Zimbabwe, du Vietnam ou encore du Maroc, autant de pays qui imposent de fortes restrictions à la liberté de la presse et à l’accès à Internet. Quelle ironie dès lors que le prochain sommet se tienne en Tunisie, un pays qui a jeté en prison plusieurs journalistes, et dont les institutions couvrent Abib Amar, un général reconnu comme tortionnaire par l’ONU elle-même.
Les optimistes sereins, même s’ils reconnaissent ces contradictions, se retrouvent quant à eux dans la campagne CRIS, estimant qu’elle peut offrir la possibilité de donner des arguments formels à quiconque souhaite démocratiser la société de l’information. Pour eux cependant, le développement humain doit impérativement primer sur le développement technologique. Mieux encore, il s’agit d’envisager le second en fonction du premier. L’absence de la société civile au Sommet laisserait le champ libre à ceux qui souhaitent favoriser le développement des multinationales de la communication et la privatisation d’Internet, tout en imposant censure et répression dans ses usages sociopolitiques. Pour les optimistes, la participation au (contre) Sommet de la société de l’information impliquerait donc l’élaboration d’une double stratégie, consistant à interagir avec les institutions les plus ouvertes tout en les utilisant comme sources de légitimation, mais sans pour autant se laisser coopter par elles.
En fait, la charte des droits de la société de l’information n’acquerrait une réelle consistance que si elle résultait d’un véritable processus communicationnel. C’est-à-dire, si elle questionnait d’abord les institutions de l’intérieur, à commencer par l’ONU (dépassée, mais aussi renforcée par l’échec de l’occupation de l’Irak et de l’Afghanistan) qui pourrait alors remplir pleinement le rôle que lui attribue le rapport Mac Bride de l’UNESCO, un texte de référence de l’anti-impérialisme culturel pour le dernier tiers du vingtième siècle. Les Etats seraient alors appelés à reconstruire leurs sphères publiques nationales tombées en désuétude en favorisant le pluralisme et en s’ouvrant à une la société civile forte de ses propres moyens de communications. Quant aux entreprises privées de communication, elles seraient soumises à une nouvelle législation qui s’attaquerait aux monopoles tout en mettant l’accent sur la préservation d’espaces de communication, liés non seulement aux Etats-Nations, mais aussi aux régions, aux municipalités et aux communautés.
Les stratégies de communication continueront bien sûr à subir des pressions tant au niveau national qu’au niveau local. Et les nations sans Etat et les communautés sans droits continueront à hanter l’imaginaire de populations à la recherche de leur émancipation. C’est pourquoi les sommets et les contre-sommets doivent tous deux devenir – ou continuer à être – des espaces privilégiés de lutte internationale, dans lesquels organisations sociales, partis et syndicats peuvent se voir reconnaître un rôle majeur et avoir la possibilité de faire entendre leur voix. Le (contre-) sommet de la société de l’information pourrait donc lui aussi renforcer ces agents de « transformation » en leur donnant la possibilité de coordonner leurs efforts à une échelle mondiale. Les observatoires indépendants des médias et les nouveaux réseaux, qui cherchent à fédérer les expériences communicationnelles du mouvement altermondialiste, œuvrent notamment dans ce but.
3. L’Observatoire mondial des médias (Media Watch Global)
L’Observatoire mondial des médias fut présenté à Porto Alegre par Le Monde Diplomatique qui en fit la promotion dans le numéro d’octobre 2003 . L’idée d’une surveillance des médias vient des Etats-Unis, où elle a permis de réactualiser la figure des Ombudsmen (les défenseurs des lecteurs) et de la critique académique. Deux organisations y ont joué un rôle pionnier : le FAIR (Fairness and Accuracy in Reporting), fondé en 1986 sous l’ère Reagan et qui publie actuellement le bimestriel Extra ! et son pendant conservateur, l’Accuracy in the media, beaucoup plus enclin, quant à lui, à dénoncer les « dérives » critiques et « libérales », au sens anglo-saxon du terme. Dans d’autres pays, on peut également relever l’existence d’organisations similaires de facture plus récente : l’Observatoire de la presse en France, créé en 1995, qui se centre plus spécifiquement sur la formation des professionnels ; et les Obsevatórios da Imprensa, au Brésil et au Portugal, qui combinent à la fois la critique professionnelle et la dimension civique. Presque toutes ces organisations sont liées de près ou de loin à des centres universitaires de formation journalistique.
Le plus récent de ces observatoires, le Media Watch Global (MWG) prétend surtout contrôler les trois champs classiques de la communication de masse : information (journalisme), culture de masse et publicité. Cela s’explique dès lors que la communication privée et l’extension des oligopoles médiatiques sont désormais parvenues à briser les frontières existantes entre ces secteurs. Le MWG entend renforcer l’emprise des plus faibles sur le champ médiatique, donner de la voix au citoyen plutôt qu’au consommateur et favoriser l’émergence de journalistes indépendants plutôt que de salariés précarisés et impuissants. Réunissant à la fois des professionnels, des chercheurs des médias et des militants, il vise à construire une plate-forme critique face au « super pouvoir des médias, des grands groupes médiatiques », défini comme « un pouvoir sans contre-pouvoir ». Il s’est notamment donner pour but d’établir les critères d’une « écologie de l’information » permettant d’obtenir une information « bio », basée sur la rigueur et la responsabilité sociale. Selon ses promoteurs, la force de l’association doit être « avant tout morale : elle réprimande en se basant sur l’éthique et sanctionne les fautes d’honnêteté médiatique au moyen de rapports et d’études qu’elle élabore, publie, diffuse». Dans l’immédiat, son ambition est de se faire entendre au Sommet mondial de la société de l’information.
Cette initiative, certes louable, risque toutefois vite de tomber dans l’intellectualisme, en mettant d’une part avant tout l’accent sur les professionnels et les chercheurs plutôt que sur les associations d’usagers des médias, toujours citées en dernier lieu comme des « personnalités connues pour leur stature morale » et, d’autre part, en envisageant la critique « morale » comme étant, par elle-même, transformatrice. L’Observatoire mondial des médias coure ainsi le risque de ne constituer qu’un cercle d’élites, au discours critique autoréférentiel, centré surtout sur des moyens de communication et des contenus « de prestige », donnant la priorité aux grandes voix du mouvement global qui comptent déjà sur une importante visibilité médiatique. Les « consommateurs », forts de la popularisation des nouvelles technologies, sont eux-mêmes en mesure de surmonter les limites que connaissent les associations traditionnelles. Au-delà de la critique ou de la censure de médias ou de contenus déterminés, ils peuvent en effet commencer (et ont déjà commencé) à les produire eux-mêmes.
En confondant « critique morale » et pratique politique, ce type d’initiative (MWG) pourrait également tomber dans le travers de la plupart des intellectuels critiques des années 1960. Bien sûr, la critique permanente et ouverte est indispensable, même vis-à-vis de certains médias du mouvement à fort penchant élitiste. Mais, ce dont le public a besoin surtout, c’est d’un droit de cité, lui permettant de faire entendre sa voix et/ou de se rendre visible. Ce n’est qu’à partir de ce moment qu’il acquérra le statut de « public actif » seyant à une citoyenneté mondiale. A ce titre, le type d’intervention médiatique que nous aborderons dans le point suivant, mérite une attention toute particulière.
4. Des réseaux de médias alternatifs
Le mouvement global de résistance a commencé à tisser d’importants réseaux de médias alternatifs en s’appuyant sur les technologies classiques de la presse et de l’audiovisuel, désormais rendues accessibles à quiconque dispose d’un ordinateur personnel. Certains projets se démarquent, comme l’ALAI (Agencia latinoamericana de información) dont l’objectif vise à démocratiser la communication à partir de la base. Elle s’appuie à cet effet sur une communauté virtuelle de mouvements sociaux (http://www.movimientos.org), souhaitant une présence stratégique et percutante sur le net, et publie « América latina en movimiento », en version papier ou électronique.
L’ALER est un autre réseau important. Il couvre un ensemble d’initiatives de radios locales, populaires et communautaires. S’inspirant de la pédagogie de Paulo Freire, ce réseau s’est donné pour objectif de contribuer à la « construction d’une société démocratique et participative où les pauvres seraient les sujets de leur propre développement ». Ce type d’expériences, hérité de l’optique « communication pour le développement », est aussi présent en Afrique et en Asie. Toutes ont d’une manière ou d’une autre contribué à l’implantation de mouvements sociaux dans le Sud. Sans elles, il ne fait aucun doute que l’émergence et le développement d’organisations politiques rurales, comme le Mouvement des Sans Terres au Brésil et Via Campesina, seraient restés impensables.
Certains de ces réseaux ont réussi à pénétrer certaines institutions internationales, comme l’UNESCO qui développe actuellement un programme de « centres communautaires multimédias » en impliquant des médias locaux, essentiellement des radios en langues indigènes. Dans bien des cas, les nouvelles technologies permettent d’accroître la dimension interactive et la participation des communautés à de multiples niveaux. Il en va ainsi des cybercafés communautaires. Créés récemment, ils permettent de communiquer et d’échanger de l’information tant à un niveau local que global. Certains de ces centres se sont notamment associés à des radios communautaires, à bas coûts et à fort ancrage local, pour créer des bibliothèques et des centres de documentation, comprenant banques de données et archives audiovisuelles. Le cas de l’EZLN (Armée zapatiste de libération nationale, Mexique) est, à ce titre, emblématique. En reliant les communautés indigènes à des réseaux de solidarités globales, en lançant des campagnes internationales et en obligeant l’Etat à tenir compte de son existence, l’EZLN est parvenue à montrer que ces groupes peuvent dépasser l’écueil ethniciste, longtemps décrié.
Dans le Nord, en revanche, aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce type de médias alternatifs classiques, propres aux mouvements opposés à la mondialisation capitaliste, engrange des résultats beaucoup plus modestes. Une série de facteurs expliquent cet état de fait, dont notamment la marchandisation de l’espace public par les multinationales qui ne laissent que peu de place aux initiatives locales et la fragmentation et l’individualisation des technologies (en parallèle avec celles des styles de vie) qui ont contribué à détruire une bonne part des réseaux dont le rôle était d’alimenter l’industrie culturelle et les médias alternatifs, entre autres ceux du monde ouvrier et de la contre-culture. Malgré la quasi disparition de la presse de parti et la marchandisation de la culture underground, il subsiste néanmoins certains médias directement issus de la gauche extraparlementaire, même si, aujourd’hui, ils ne sont pas en mesure de concurrencer les médias conventionnels ni même de soutenir la comparaison avec des réseaux similaires dans le Sud.
Force pourtant est de constater que certains médias traditionnels de gauche ont quand même réussi à lancer des initiatives dans les pays où la société civile montre les plus grands signes de vigueur. C’est le cas de l’Italie, où les quotidiens L’Unitá, Il Manifesto et Liberazione ont établi une collaboration. Juste après le contre-sommet du G 8 à Gêne (juin 2001), cette triade est ainsi parvenue à diffuser largement une vidéo, un livre blanc et un CD-rom dans les kiosques ; et à doubler le tirage de l’hebdomadaire Expresso. Au sein de la mouvance autonome est également apparu, au printemps 2003, la revue Global Magazine. Dirigée par Tony Negri et liée à l’expérience des centres sociaux autogestionnaires, cette revue se veut une tribune pour la « nouvelle » génération des intellectuels du mouvement par opposition au modèle plus classique qu’incarnerait le Monde Diplomatique.
Toutefois, il vaut la peine de s’interroger sur ces médias. Ne sont-ils pas seulement les porte-voix d’une avant-garde critique pas toujours ouverte aux diverses composantes du mouvement ? Certains critiques plus dures vont même jusqu’à affirmer qu’il s’agit là d’outils émanant et servant les élites globalisées et que, par conséquent, elles ne diffèrent en rien du Financial Times, lequel est pourtant à leur antipode idéologique. C’est que ces initiatives sont souvent le fruit de cercles fermés d’intellectuels activistes profitant plus des opportunités de la mondialisation qu’ils n’en subissent les coûts. Aussi, le biais intellectualiste que nous avons évoqué plus haut au sujet de Global Media Watch pourrait tout aussi bien se représenter ici. Par ailleurs, bien que ces expériences puissent parfois s’appuyer sur des réseaux relativement étendus de radios et de télévision, la colonisation des fréquences par les multinationales de la communication ne leur permet pas toujours d’obtenir une visibilité satisfaisante et, partant, une audience significative. Il faut néanmoins souligner le potentiel de certains réseaux de radios libres, qui cherchent à reproduire, dans plusieurs pays du Nord, le rôle mobilisateur des réseaux communautaires du Sud.
5. Les initiatives télématiques
Ces initiatives, qui utilisent les nouvelles technologies informatiques et Internet, sont devenues peu à peu, pour certaines, de véritables marques d’identité du mouvement en termes de stratégie de communication. Et, en tant que tel, elles sont parvenues à transcender une bonne part des barrières spatiotemporelles. On y retrouve (a) les sites Internet des contre-sommets ou des campagnes transnationales, (b) les sites de contre-information classique, (c) le cyberactivisme ; et (d) les web-log qui permettent à l’usager d’être à la fois personne ressource, journaliste et commentateur. Nous allons d’abord les passer en revue avant de nous attaquer à la question, pour nous essentielle, des limites de ces stratégies de communication.
a.- Les sites webs des contre-sommets se présentent avant tout comme des instruments de mobilisation et d’information. Il s’agit souvent soit de sites thématiques, logistico-organisationnels ou encore d’assistance légale. Depuis les premiers contre-sommets et à la faveur des forums sociaux, certains d’entre eux ont néanmoins cherché à s’imposer dans le champ médiatique traditionnel (écrits et audiovisuels), qu’ils soient alternatifs ou conventionnels. C’est notamment le cas de Ciranda International da Informaçao. Rendu visible sur le site de Porto Alegre 2003, cette initiative réunit des centaines de journalistes et des dizaines de médias appelés à partager leurs informations. Elle a notamment permis d’offrir une couverture de qualité, en 6 langues, au Forum social, au cours duquel le site a enregistré pas moins de 60 000 visites par jour.
La plupart de ces sites appliquent les principes du copyleft, c’est-à-dire que tous les articles et publications qui s’y trouvent peuvent être reproduites sans contrepartie aucune . Aussi, lors du dernier Forum de Porto Alegre, n’importe qui pouvait en faire la couverture. En tant que membre du réseau Ciranda, l’on pouvait être à la fois lecteur, journaliste et diffuseur. L’on avait accès à un serveur libre, pouvait y publier des documents, messages et participer aux chats, etc. En lançant ce site, il s’agissait surtout de mettre en pratique l’idée selon laquelle la communication est un bien public collectif, caractère susceptible de la prémunir contre toute tentative de privatisation. Les avantages de ces sites sont évidents : bas coûts, large diffusion, absence de contrôle éditorial, horizontalité et bidirectionnalité communicationnelle.
Mais ces sites ont également montré leurs limites. L’accès aux nouvelles technologies suppose en effet l’existence de barrières infranchissables pour de larges secteurs de la population, marginalisés par leur position sociale, leur niveau d’éducation, leur genre, leur âge, le régime politique et le développement technologique de leur pays ou de leur communauté d’origine. Bien sûr l’on pourrait pallier à ce problème en mettant en œuvre des politiques sociales de diffusion et de formation aux nouvelles technologies. Le copyleft et le software libre ont d’ailleurs permis d’avancer dans cette direction, même s’ils n’ont atteint une portée significative que quand ils ont pu compter sur l’appui d’administrations locales. On peut relever un autre problème lié à la durée de vie des sites, très courte, des forums sociaux et des campagnes, qui se concentrent souvent sur un événement spécifique et fonctionnent avant tout comme instruments ponctuels de coordination.
En fait, dans tous les cas, ces mises en garde ne renvoient pas aux limites intrinsèques de ce média, mais bien à un questionnement plus général relatif à l’existence même d’un mouvement qui ne fonctionnerait qu’à coup de campagnes et de contre-sommets. Cette faiblesse pourrait n’être que le reflet des propres limites des « forces de l’altermondialisation », au vu de leur stade actuel de développement ou de leur profil spécifique. Enfin, ces sites pourraient aussi être critiqués pour leur caractère publicitaire et promotionnel. Parfois, ils exagèrent le poids des acteurs et des organisations dont ils se font les porte-voix ; le royaume du virtuel ne se confond que rarement avec le monde réel. C’est là une objection qui s’applique également à la plupart des initiatives télématiques.
b.- Les sites de contre-information sont des dispositifs qui ont permis à l’immense majorité des organisations du mouvement d’acquérir et visibilité et, parfois même, notoriété. Le peu de moyens qu’ils nécessitent et les facilités d’utilisation ont contribué à leur généralisation. Aussi, la création de tels sites est souvent l’une des premières activités des organisations du mouvement et parfois même fait figure d’acte fondateur (il est ainsi très fréquent de visiter une page web qui depuis sa création n’a jamais été actualisée). Si les liens renvoyant aux sites des autres organisations nous donnent une idée des réseaux dans lesquels les mouvements sont insérés, en revanche, l’organisation par secteur de ces liens et la coordination et la distribution des mailing- lists nous montrent aussi que le risque de compartimentage reste encore très présent. Néanmoins, on peut quand même supposer qu’à partir de là surgiront des agendas et des identités communes de luttes. Parmi ces sites, existent en effet nombre de portiques « glocalisés », qui fonctionnent comme des agences d’information et de coordination entre les organisations du mouvement, regroupées en fonction du territoire d’origine, du type d’activité, de leur tendance…
c.- Internet n’est pas seulement une vitrine, il est aussi un terrain de l’activisme. La culture hacker (« hacktiviste ») s’appuie sur un réseau d’experts qui militent pour et encouragent l’accès et le développement libres et collectifs des nouvelles technologies. Elle privilégie les cyberactions, allant des plus modérées au plus « dures » . Nombre de ces sites permettent de recueillir des dons et d’affilier de nouveaux membres. L’envoi de sollicitations ou de pétitions par formulaire y est également possible. Ces cyberactions comprennent, entre autres, les cybermanifestations qui reproduisent virtuellement, sur le net, une action collective ou une manifestation ; le mailbombing (cyberbombardement) qui vise à saturer ou à paralyser un serveur par l’envoi massif de messages ; et le cracking qui permet d’accéder à des informations ou aux espaces réservés d’un serveur pour le rendre inutilisable. La liste s’agrandit bien sûr, si l’on considère l’infinie variété de ces actions, dont certaines parviennent d’ailleurs à mobiliser un plus grand nombre de personnes que les actions directes qui requièrent une présence physique. Mais l’avantage a son revers : le degré d’implication des participants peut diminuer, lui aussi, de manière exponentielle.
Le cyberactivisme symbolise plus que tout la réappropriation technologique par la base d’un moyen de communication. Son caractère populaire tient surtout à l’implication de ces communautés virtuelles. Mais ici encore, il faut introduire certains bémols. Ce type d’initiatives ne peut en effet uniquement être, comme c’est souvent le cas, une simple virtualité autoréférentielle, sans effets réels au-delà de l’Internet. L’on pourrait même avancer que leurs effets sont dérisoires si on les compare à l’usage que fait l’Etat et le marché d’Internet. Les sites du mouvement alternatif global ne représentent qu’un pourcentage infime des recherches courantes sur Internet, où prime l’usage instrumental et individuel. Les flux de communication alternative sont donc insignifiants en comparaison des flux liés au capital financier et aux transactions commerciales. Mais cela ne représente pas un obstacle insurmontable, même si les importantes potentialités tactiques des nouvelles technologies ne permettront au mouvement d’acquérir une visibilité médiatique et institutionnelle qu’à la condition qu’il puisse coordonner préalablement ses actions.
d.- Concernant les web-logs, le réseau Indymedia, à l’instar de Ciranda, mérite ici une attention toute particulière. Né dans la foulée des évènements de Seattle en 1999, au cours desquels le réseau enregistra pas moins d’un million et demi de visites, il atteignit cependant son apogée au contre-sommet de Genève, avec cinq millions de visites, pour l’ensemble de ses sites (cfr. www.indymedia.org). Indymedia se définit avant tout comme « un collectif regroupant des organisation de médias indépendants et des centaines de journalistes cherchant à offrir une couverture non marchande, de et à partir de la base ». Son objectif est avant tout de produire « des récits radicaux, justes et passionnés sur la réalité». Le réseau rassemble plus de 50 centres locaux de communication indépendants, la plupart en Europe et en Amérique, et développent des fonctions internes et externes vitales pour le mouvement. Peu à peu, ils sont devenus les principaux dispositifs d’information des contre-sommets et des campagnes tant pour les sympathisants que pour les médias conventionnels.
Le principe de la « publication libre » (instantanée et non censurée) est à la base d’Indymedia, mû par le mot d’ordre : « ne hais pas les médias, deviens les médias » (Don’t hate the media, be the media). Voilà pourquoi, il ne dispose pas de comité éditorial au sens strict du terme, même si les divers collectifs qui composent le réseau sont libres d’orienter leur ligne éditoriale dans le sens d’une plus grande ouverture ou fermeture. Généralement, les nouvelles sont mises en exergue en fonction des intérêts et des préférences que leur portent les usagers. Si des articles y sont parfois refusés, c’est qu’ils relèvent de la duplication, sont produits à des fins commerciales ou « ne correspondent pas à la ligne éditoriale ». Toutefois, ces articles restent malgré tout accessibles dans une zone réservée à cet effet. On le voit, l’absence de médiation n’est pas totale, même si la transparence des critères de sélection et de leurs effets est assurée. En fait, la sélection s’effectue souvent via les forums de discussion, les chats et les mailing lists prévus pour cela. Ils permettent de neutraliser les bruits ou les messages dissonants et contradictoires. En règle générale, il n’existe pas un modèle monolithique d’Indymedia.
La croissance et le succès du réseau Indymedia l’ont peu à peu obligé à remplir d’autres fonctions que les simples fonctions de coordination et de « diffusion d’évènements ». Et la crise des contre-sommets, en tant que stratégie de base du mouvement, l’a encouragé plus encore à se redéfinir. Aussi, on constate actuellement, sur ses sites, un certain recul des contenus locaux, sauf lorsque les cycles de mobilisations à ce niveau et au niveau étatique coïncident avec des campagnes mondiales. La volonté de continuité et de permanence a par ailleurs accentué la volonté de certaines de ses composantes d’établir un « conseil porte-parole mondial », même si cela suppose une importante transition de la délibération directe vers la délégation. Mais, l’intention d’établir une ligne éditoriale, jugée de plus en plus indispensable au maintien d’une cohérence et à l’élimination des « bruits », entraîne évidement nombre de problèmes . Sur le fond, cette problématique renvoie aussi aux limites du mouvement mondial lui-même ; celui-ci se définissant plus par ce à quoi ils s’oppose que par rapport à ce qu’il défend et mobilisant davantage par opposition que par solidarité et intérêts commun. La nécessité de dépasser cette situation reste encore, à l’heure actuelle, une question ouverte. Le besoin d’une forme de communication horizontale, hétérogène en même temps qu’unitaire est un défi partagé lui aussi par le mouvement en termes de stratégies et de contenus.
Conclusion
Internet a été présenté un peu vite comme la sphère publique par excellence du mouvement. Or, cela ne peut actuellement tenir la route, compte tenu des responsabilité et des obligations personnelles et collectives qu’exige une véritable communication transformatrice du social. En fait, la plupart du temps, le mouvement occupe une sphère publique située aux marges de la sphère publique hégémonique. Et il n’a seulement réussi à toucher cette dernière que quand il s’est directement attaqué aux institutions du pouvoir et du marché. Ce n’est qu’à ce moment-là que les messages alternatifs se sont introduits dans les médias dominants, dans les parlements et dans les organisations internationales. C’est dire que la communication alternative, sa capacité transformatrice, prennent avant tout leur source dans un terreau social de luttes concrètes contre les pouvoirs dominants. Les avancées se conquièrent en dehors (et au-delà) du discours que nous avons l’habitude de tenir sur les médias du mouvement ; elles s’obtiennent dans les interactions et les luttes rapprochées, dans la dénonciation quotidienne des pratiques d’oppression et de domination.
Internet tente d’articuler actions spécifiques et cycles de protestation ayant, il y a peu, conquis une certaine visibilité dans les institutions et les médias. C’est souvent à travers cet instrument que se construit l’image et l’agenda « public » du mouvement, même s’ils sont distincts des interactions réelles et concrètes au sein du réseau. Que la production symbolique du mouvement ait atteint une telle force et une telle visibilité s’explique à l’aune du processus, qui lui est parallèle, de « médiatisation » des centres économiques et politiques auxquels il s’oppose. Les shows médiatiques du « capitalisme populaire » et les Love Parades coïncident d’ailleurs avec l’émergence du cyberactvisme et l’organisation des contre-sommets. Dans les deux cas surgissent des problèmes liés à leur banalisation, leur représentativité et leur instrumentalisation. Les constater dans la sphère publique et les ignorer dans « la nôtre » est symptomatique, au mieux, d’une auto-complaisance. Toutes les études indiquent que les nouvelles technologies tendent à refléter les inégalités et non pas à les dépasser. Les communautés et les identités alternatives ont plus besoin de relations personnelles que de nouvelles technologies.
La démocratie radicale doit, en outre, impérativement s’appuyer sur une communication démocratique. C’est là une condition nécessaire mais non suffisante. Le succès médiatique du mouvement, c’est-à-dire l’accès aux médias conventionnels et une couverture plutôt favorable de leur part ne sont pas toujours voire rarement synonymes de résultats politiques. La saturation rapide, fruit de la marchandisation du mouvement et de la couverture routinière des sources officielles, n’entraînent souvent à court terme qu’indifférence et silence. L’éventail de nos possibilités médiatiques est donc très réduit . D’autant plus que les centres de pouvoirs ont appris à s’ajuster en adoptant des mesures politiques et répressives visant à garantir des flux d’informations favorables à la sphère publique hégémonique. La marche zapatiste vers Mexico en 2001 en est un bon exemple. Le force symbolique de cette marche n’a pas impliqué, loin s’en faut, la reconnaissance politique et juridique des droits indigènes. Et l’EZLN de revenir dans les communautés pour tisser, à partir du social, de nouvelles stratégies.
Sur un plan pratique et symbolique, aucun des acteurs ni des dispositifs que nous venons de passer en revue ne suffisent. Chacun agit à des niveaux et/ à l’intérieur de rôles complémentaires. Les forums et les observatoires, moyens conventionnels et télématiques, devraient se mettre en réseau, s’alimenter mutuellement et construire enfin une seule et même plate-forme commune. Le mouvement altermondialiste devrait prendre conscience que les stratégies de pénétration des médias dominants sont complémentaires aux initiatives visant à renforcer les médias alternatifs. Il s’agirait ici de pénétrer la communication de masse non seulement pour gagner en visibilité, mais aussi pour mieux interagir avec le public et les institutions. Et non pas uniquement pour se convertir en un surcroît de produits médiatiques. Il faut générer une contre-information afin de maintenir la transversalité des débats et mieux se coordonner ; mais non pas imposer une marque identitaire s’apparentant à un compartiment étanche. Le véritable défi consisterait à se donner à la fois la possibilité, d’entrer et de sortir d’une communication conventionnelle et d’une communication alternative tout en évitant la sclérose Les « zones rouges » qu’il s’agit d’assiéger se trouvent à l’extérieur.
Auteur: Victor Sampedro


Les stratégies médiatiques du mouvement alternatif