Le choc a été terrible, notamment au niveau des médias, qui se sont empressés de démoniser l’ensemble du mouvement social. Quant aux gouvernements, ils se sont efforcés, au nom de la sécurité nationale, d’imposer toute une batterie de lois liberticides qui visent directement les organisations populaires. Mais il serait surprenant de voir ce vaste mouvement social cesser de confronter les politiques néolibérales et leurs conséquences désastreuses pour les peuples. D’autre part, à la lutte contre le néolibéralisme s’est ajoutée une autre dimension, celle de la lutte contre la terreur.
I. Après la bulle
La conjoncture nord-américaine de l’année 2001 aura été caractérisée par la fin du long boom économique des années 1990. Les secteurs de pointe comme les industries «traditionnelles » ont été affectés (on parle de 1,5 millions d’emplois supprimés). Face à cela, les Etats, ainsi que les grandes firmes, espèrent transformer la récession en cours en une nouvelle offensive pour consolider le néolibéralisme.
1. La nouvelle économie, mythes et réalités
De toute évidence, la croissance des années 1990 que le président de la Banque fédérale de réserve américaine, Alan Greenspan, avait annoncée comme étant l’amorce d’un «temps nouveau», avait relancé le capitalisme américain. Mais dès le début de l’année 2001, une autre réalité est apparue :
- Il est devenu évident que cette croissance a été portée par une flambée spéculative sans corrélation avec la croissance de la productivité et des investissements. Même les secteurs de haute technologie ont été gonflés par les spéculateurs [R. Brenner, 1998]. En fait, l’économie souffre de capacités excédentaires (le taux d’utilisation est passé de 88% en 1995 à 63,4% en 2001).
- Les fusions «sauvages», imposées à la suite d’épuisantes luttes entre les firmes, et la création de méga-entreprises, loin d’«assainir» le marché, ont eu des effets pervers. De 1997 à 2001, les taux de profits ont diminué (de 858 milliards de dollars à 761 milliards).
- Le revenu salarial moyen de 1999 demeure de 14% inférieur à celui de 1972. Sur les 12 millions d’emplois créés depuis 1995, 71% se situent dans le commerce et les services où prédominent les bas salaires. Cette situation d’«apartheid économique» provoque une montée en flèche de l’endettement, tant des particuliers que des entreprises, ce qui laisse tout un pan de la société vulnérable au moment où s’amorce la récession.
À court terme, le problème pourrait s’aggraver si les capitaux étrangers, attirés par les hauts taux d’intérêts et la valeur gonflée du dollar américain, décidaient de se retirer. En 1995, les capitaux étrangers représentaient seulement 8% du total des investissements réalisés aux États-Unis, mais en 2000, ce pourcentage est passé à 26%. Or, l’énorme déficit commercial (450 milliards de dollars par an, soit 4,5% du PIB) ne peut continuer sans des entrées de capitaux à plus ou moins la même hauteur.
(Source : Left Business Observer, février 2000)
Nouvelle récession
Au moment de son installation à la présidence au début de 2001, le président Bush s’est donc retrouvé face à de sérieux problèmes :
- Des licenciements en cascade ont frappé dur, faisant augmenter le taux de chômage officiel à 6%. Si l’on tient compte des personnes incarcérées (près de deux millions de personnes) et d’autres populations sans emploi -«invisibles»-, le taux serait très supérieur
- Le Nasdaq, l’indice-phare des entreprises de haute technologie, a reculé de 66% en deux ans.
- Les «bénéfices» de l’intégration des Amériques se sont heurtés à de graves turbulences, notamment en Argentine, en Équateur et au Brésil, au point que plusieurs institutions financières américaines craignent pour leur solvabilité.
Pour retourner la tendance, le président Bush a lancé un programme d’investissements dans le pétrole et le nucléaire, un retour d’ascenseur vers les entreprises qui ont massivement financé sa campagne électorale. Également, au nom de la «crise de l’énergie», l’administration américaine a rejeté le Protocole de Kyoto qui doit limiter les émissions polluantes. Parallèlement, Bush a relancé la course aux armements, une sorte de «kénésianisme militaire». Mais cette redistribution budgétaire profite à certains secteurs seulement, généralement gourmands en capitaux, mais relativement peu créateurs d’emplois. Sans tomber dans quelque théorie de la conspiration que ce soit, les attaques contre New York et Washington sont arrivées au bon moment. Le Président lui-même l’a déclaré, «cette situation représente une «opportunité» ». Évidemment, à court terme, il sauve la mise en devenant le président «patriotique». Et en concret, il peut imposer des restructurations qui auraient été inacceptables avant le choc de septembre, incluant des réductions sévères du «salaire social», représenté par les investissements publics dans la santé, l’éducation et les services sociaux. Ainsi qu’un regain de l’offensive pour remodeler les Amériques au profit des Etats-Unis.
L’apartheid économique aux Etats-Unis
• 1% des Américains disposent d’un revenu supérieur à celui de 95% de la population.
• 400 Américains détiennent 12% du PNB, soit autant que 100 millions d’Américains.
• Depuis 1990, l’endettement a triplé (de 185 milliards à 584 milliards de dollars). Le taux d’épargne personnel a, durant la même période, chuté de 7 à 2%.
• Le salaire moyen d’un PDG équivaut à 326 fois le salaire moyen d’un travailleur (10,6 millions de dollars contre 25,300). Le SMIG est de 20% inférieur à ce qu’il était en 1968.
• 44,2 millions de personnes vivent sans assurance médicale, soit une hausse de 13,6% par rapport à 1989.
(Source : United for a Fair Economy, Economic Apartheid Data Center, octobre 2001
2. La relance de l’offensive néolibérale
Cette offensive est en fait enclenchée depuis janvier 1994 avec la signature de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) entre les États-Unis, le Mexique et le Canada. Par la suite, les négociations ont été entamées pour donner naissance à la ZLÉA, devant inclure 34 pays des deux hémisphères (tous les pays des trois Amériques, sauf Cuba). Dans une large mesure, ces initiatives ont permis aux États-Unis d’élargir leur domination sur ce qui était déjà leur pré-carré. Contrairement à ce qu’ils annoncent, ces négociations ont peu à voir avec le «commerce» ou le «libre-échange». Dans le cadre des Amériques, comme l’explique Dorval Brunelle, le but est «de renforcer les mesures de libéralisation des marchés intérieurs et de rendre encore plus difficile le maintien des prérogatives des pouvoirs publics en matière de défense des droits économiques et sociaux». À plus ou moins longue échéance, les États-Unis voudraient également démanteler les entreprises de services publics [S. Paquerot et E. Revil, 2000]. Entre-temps, la tendance pour les États mexicain et canadien est d’aligner leurs politiques sociales sur celles des États-Unis. Ainsi, le système relativement plus généreux d’assurance-chômage, qui existait au Canada avant l’entrée en vigueur de l’ALÉNA a été réduit au très bas niveau américain (les paiements d’assurance-chômage ont diminué de 75% à 36% du salaire, pratiquement comme aux États-Unis). On note une impressionnante vague de reprises de firmes canadiennes et mexicaines par des firmes américaines. Via les zones franches au nord du Mexique, celles-ci ont délocalisé un grand nombre d’usines qui prennent davantage de la main-d’œuvre à bon marché. Les secteurs qui profitent d’un plus grand accès aux marchés américains absorbent la quasi-totalité des investissements et sont surtout à bas salaires, ce qui explique la chute de 40% du salaire horaire moyen depuis 1991. Les classes dominantes mexicaines et canadiennes préfèrent fonctionner à l’ombre du géant américain : mieux vaut une position de larbin à l’étage des riches qu’affronter ses propres classes populaires !
II. États en crise
Dans toute cette évolution, les classes dominantes en Amérique du Nord connaissent toutes et à des degrés divers une crise de légitimité. La population estime de plus en plus que les gouvernants sont tous du «même côté». Il y a aussi une crise des valeurs : d’une part, le consumérisme et l’individualisme crient haut et fort que le bonheur suprême est lié à la possession de biens personnels ! Mais, d’autre part, on assiste au retour en force de divers intégrismes religieux et de leurs idéologies autoritaires et conformistes. Dans la foulée des événements du 11 septembre, on a pu entendre le chef de file de la droite chrétienne, le pasteur Jerry Falwell, affirmer que les États-Unis avaient été punis pour avoir «toléré les homosexuels, les lesbiennes et les avorteurs». Entre-temps à l’ombre de la mondialisation, les parlements sont transformés en chambres d’enregistrement. Notons enfin que la tendance est de mettre davantage l’accent sur la coercition et la répression.
1. Des institutions politiques en perte de légitimité
Lors de la dernière élection présidentielle en 2000, Georges W. Bush a remporté la victoire avec moins de votes que son adversaire démocrate, Al Gore. Et ce, en fonction d’une législation électorale anti-démocratique, où les grands «collèges» constitués par chacun des États sont ceux qui sélectionnent le gagnant. L’issue de cette confrontation a finalement été tranchée par la Cour suprême des États-Unis, dont la majorité des membres a été nommé par les administrations républicaines avant 1994. Pire encore, l’élection a été entachée de fraude, notamment en Floride, où des mesures ont exclu du vote plusieurs dizaines de milliers de citoyens, majoritairement afro-américains. Au-delà de ce dernier épisode, les faits sont déjà très troublants.
- Les élus dépendent de machines électorales capables de mobiliser des centaines de millions de dollars. La dernière campagne présidentielle a coûté trois milliards de dollars, soit 40% de plus qu’en 1996; 80% du financement des partis politiques provient de 1% de la population.
- 47% des Américains qui gagnent moins de $50 000 dollars par année participent aux élections.
- Les États-Unis sont le seul pays occidental à avoir retiré le droit de vote à des milliers de citoyens, «coupables» d’avoir enfreint à un moment ou à un autre le code criminel (plus de 13% des afro-américains selon Human Rights Watch).
2. Démocrature
En fonction des règles, le système électoral uninominal exclut dans une large mesure les tiers partis. Le vote devient coincé entre deux grands partis, comme le Parti démocrate et le Parti républicain aux États-Unis. On exclut ainsi des courants politiques disposant de hauts niveaux de représentativité (10-15% et plus), ce qui, dans presque toutes les autres démocraties, assure à ceux-ci l’accès à l’espace politique institutionnel. Malgré plusieurs appels pour changer ce système antidémocratique, rien ne bouge parce que le statu quo est largement favorable aux défenseurs de «l’ordre et de la propriété». Un autre aspect de la crise de légitimité est le nivellement des grands partis. Le Parti démocrate traditionnellement, appuyé par des secteurs populaires, a été transformé. Il n’y a plus de différence fondamentale avec le Parti républicain, traditionnellement le parti de la droite, des milieux d'affaires et du complexe militero-industriel.
3. L’essor de la droite «dure»
La droite dure est en montée est liée à la mouvance chrétienne intégriste. Il s’agit d’une galaxie de groupes dont certains ne sont pas très loin idéologiquement des milices d’extrême-droite, comme celles qui ont fait sauter un édifice fédéral à Oklahoma il y a quelques années. Cette droite dure dispose de puissants points d’appuis dans les médias de masse et dans un faisceau associatif et caritatif très ample. Son idéologie est un fourre-tout populiste, (contre l’Etat fédéral), anti-pauvres (contre les programmes sociaux) et raciste (contre les afro-Américains, les Juifs, les musulmans). Les intégristes tirent aussi leur force d’un certain nombre de «causes» : la lutte contre le droit à l’avortement, contre les homosexuels et les lesbiennes, contre la séparation entre la religion (la seule religion qui existe est bien sûr le christianisme) et l’État. Depuis les dix dernières années, la droite dure s’est sérieusement implantée dans le Parti républicain, d’une part pour infiltrer les plus hauts sommets de l’État, et d’autre part, pour imposer un «recentrage» idéologique vers la droite. Plusieurs des chefs de file de l’administration Bush actuelle, dont le ministre de la Justice John Ashcroft, sont issus de ce sérail.
4. Punir et criminaliser
Dans le sillon de la crise de légitimité, les exclus deviennent une «classe dangereuse». Depuis quelques années, l’establishment politique américain a construit un «consensus sécuritaire». Une croissance phénoménale de l’incarcération fait en sorte que près de deux millions de personnes sont détenues (contre 1,4 million en 1994). Au-delà des prisons, la terreur de l’État américain s’exerce par la peine capitale. Au Texas, depuis que Georges W. Bush a été élu (1994), 140 personnes ont été exécutées. Avec l’Arabie saoudite, le Nigéria, le Pakistan, l’Iran, les États-Unis sont le seul pays au monde qui permet la mise à mort de mineurs ou de déficients mentaux. Mais la répression se déploie bien en dehors des prisons. La vie quotidienne est assaillie par un ensemble de systèmes permettant aux gouvernements de ficher les citoyens. Le phénomène des villes emmurées, où l’on ne pénètre pas si on n’y est pas invité, s’étend partout.
Les nouvelles dispositions mises en place depuis le 11 septembre intensifient ce processus et visent particulièrement les immigrants et les réfugiés. Plus de 10 000 personnes ont été interpellées, en grande majorité des personnes d’origine arabe et musulmane, et 2 000 ont été incarcérées. Les concepts d’habeas corpus et de présomption d’innocence sont éliminés. Plus récemment, dans le cadre de la vague de luttes anti-mondialisation, les appareils répressifs sont entrés en action d’une manière généralement violente, comme on l’a vu à Seattle (décembre 1998) et à Québec (avril 2001). Dans cette dernière ville, où la population a l’habitude de s'exprimer pacifiquement, une manifestation contre le Sommet des chefs d’État des Amériques a été l’occasion d’un déploiement répressif sans précédent. Pour la première fois au Canada, la police a utilisé les balles en plastique qu’on était habitués à voir en Palestine ou en Irlande du Nord. Ainsi, s’articulent une idéologie et une pratique de la «sécurité nationale», à l’image de ce qui avait été imposé sous le sénateur McCarthy dans les années 1950.
III. Forces et faiblesses du mouvement populaire
Depuis quelques années, une partie importante de l’opinion publique est devenue sensible aux revendications et aux critiques exprimées par un mouvement vaste, une sorte de coalition de coalitions qui a pris forme quelque part entre Seattle (décembre 1999) et Québec (avril 2001). Mais depuis le 11 septembre, c’est l’incertitude. Reste à voir si cette évolution est là pour durer ou s’il s’agit d’une réaction nationaliste éphémère.
1. La bonne surprise de Seattle
Tout au long des années 1980, le mouvement populaire a été durement secoué. Au fil de la répression et des législations anti-syndicales, le taux de syndicalisation est passé de 31% en 1980 à moins de 13%. Au début des années 1990 toutefois, certains signaux annonçaient un changement. Des jeunes, des écologistes et des secteurs chrétiens engagés remirent à l’ordre du jour la critique du capitalisme «réellement existant». Inspirés par les Zapatistes, des dissidents de la société américaine perçurent dans le mouvement du Chiapas un grand et gigantesque NON au néolibéralisme triomphant. Le symbole fut d’autant plus percutant que l’insurrection zapatiste survenait au moment où était signé l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA). Par la suite, cette impulsion eut un effet radicalisateur. Une véritable constellation de réseaux fut mise en place de manière décentralisée, mobile, militante, rassemblant des écolos, des étudiants, des groupes de défenses des droits de l'Homme.
Mais c’est à Seattle, en décembre 1998, que tout est devenu apparent : 50 000 manifestants, jeunes «tortues» écologistes et pacifistes, ensemble avec les «teamsters» (camionneurs) et autres travailleurs venant des syndicats militants. Le mouvement syndical a en fait convergé avec les «nouveaux» mouvements, et c’est ce qui a donné aux manifestations de Seattle leur caractère de masse. Quelques mois plus tard, les mouvements anti-mondialisation revenaient à la charge dans plusieurs villes américaines, utilisant symboliquement les conférences des agences au centre de la mondialisation, y compris les congrès des Partis républicain et démocrate. De toute évidence, quelque chose de nouveau s’est cristallisé à Seattle, unissant également des éléments de résistance locale à une perspective réellement internationale. Mais le mouvement anti-mondialisation nord-américain a encore des faiblesses importantes, dont le peu de participation des communautés afro-américaines et des autres minorités.
2. Renouveau syndical
Le mouvement syndical a changé la donne, notamment au sein de la puissante AFL-CIO, dont le nouveau président, John Sweeny, est lié au secteur militant. En 1995, les Travailleurs canadiens de l’automobile (TCA), qui constituent le syndicat le plus engagé au Canada, organisaient une série de grèves rotatives liant d’une manière volontariste des revendications syndicales à des questions sociales (le droit à la santé, à l’éducation, à des services publics de qualité). En 1997, 200 000 travailleurs américains déclenchaient la grève contre UPS, une multinationale des transports et communications. Cette résistance eut un écho très favorable dans le public. De puissants syndicats, notamment les teamsters, ont vu de nouvelles équipes émerger, qui défient le syndicalisme traditionnel dit d’affaires et ses alignements traditionnellement pro-patronat et pro-gouvernement. Un autre phénomène important est le développement de «coalitions populaires-syndicales-étudiantes», tel le réseau Jobs with Justice, qui réussit à coaliser plusieurs milliers de syndicats locaux et de groupes communautaires dans les grands centres industriels du pays. Ailleurs, les étudiants réunis dans les «comités anti-sweatshops» (United Students Against Sweatshops), dans plusieurs campus universitaires, ont entrepris des campagnes contre les multinationales, dont Nike, Reebock et autres marques de commerce courues par les jeunes. Au bout du compte toutefois, le mouvement syndical américain n’a pas encore réussi à changer le rapport de forces. Certes, 400 000 nouveaux membres ont été enregistrés à l’AFL-CIO en 2000, mais durant la même période, 600 000 emplois syndiqués ont été supprimés, notamment à la suite de la relocalisation, le plus souvent au Mexique.
3. Québec et l’alliance arc-en-ciel
La dynamique des alliances arc-en-ciel regroupant syndicats, organisations communautaires, jeunes, féministes et écologistes, s’est manifestée à nouveau en 2001 dans le contexte québécois. Sur le plan local, c’est la mobilisation très large impulsée par la Fédération des femmes du Québec qui a sonné l’éveil du mouvement. Des milliers de femmes et d’hommes ont répondu à l’appel de la FFQ et ont envahi les rues de toutes les municipalités québécoises pour protester contre la pauvreté, conséquence des politiques néolibérales, et contre les violences faites aux femmes. Par la suite, la préparation du Sommet des peuples des Amériques, convoqué pour s’opposer au projet de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA), a été l’occasion d’un immense courant d’éducation et de mobilisation populaires. Pendant quelque temps, l’«hégémonie» a changé de camp : les revendications du mouvement ont capté la sympathie de la population. Un retentissant NON à la ZLÉA a traversé toute la société, accompagné d’un programme de reconstruction des Amériques, élaboré conjointement avec des organisations populaires mexicaines, brésiliennes, chiliennes, etc. À travers ce succès, d’importantes sections du mouvement populaire ont conclu qu’il fallait continuer à construire des coalitions larges, aussi bien sur une base sociologique qu’idéologique, combinant des mobilisations de masse à un travail d’éducation et de sensibilisation en profondeur, ce qui construit les fondements d’une proposition citoyenne, démocratique et de gauche.
Déclaration du Sommet des peuples des Amériques (extraits)
Nous vivons dans des Amériques marquées par des inégalités intolérables : 500 millions vivent en Amérique latine dans la pauvreté ; la dette inacceptable des pays d’Amérique du Sud totalise 792 milliards de dollars ; 80 % des actifs sont détenus par les États-Unis et le Canada.
CE QUE NOUS VOULONS
- Nous exigeons le respect absolu des droits humains, qui sont universels, égaux et indivisibles. Nous voulons bâtir des ponts entre les peuples des Amériques, nous nourrir du pluralisme de nos histoires et de nos cultures, nous renforcer mutuellement dans l’exercice d’une démocratie représentative et participative.
- Nous voulons le respect intégral des droits fondamentaux du travail, dont le droit d’association, le droit à la négociation de conventions collectives et le droit de grève. Ces droits doivent s’appliquer également aux travailleurs migrants. Nous voulons des États promoteurs du bien commun, capables d’intervenir activement pour assurer le respect de tous les droits humains, y compris, pour les femmes, le droit à une maternité librement consentie ; pour renforcer la démocratie, incluant le droit à la communication ; pour assurer la production et la distribution de la richesse. Nous voulons que les États garantissent l’accès universel et gratuit à une éducation publique de qualité, à des services sociaux et à des services de santé, incluant les services destinés aux femmes (maternité, contraception, avortement) ; qu’ils éliminent la violence envers les femmes et les enfants ; qu’ils assurent le respect de l’environnement pour les populations actuelles et les générations futures.
- Nous appelons les populations des Amériques à intensifier leur mobilisation pour combattre la ZLÉA et développer d’autres modes d’intégration fondés sur la démocratie, la justice sociale et la protection de l’environnement.
NON à la ZLÉA ! Oui un autre monde est possible !
Québec, avril 2001
4. À la recherche du politique
Dans une large mesure, les immenses mobilisations portées par le mouvement social ont accentué le niveau de politisation d’une population qui pendant plusieurs années, avait semblé succomber au syndrome de TINA (there is no alternative) ! Mais traditionnellement, aux Etats-Unis, mais dans une large mesure au Canada également, le mouvement social s’est construit en dehors d’un projet d’alternative politique. Dans le contexte actuel, beaucoup de jeunes militants se méfient de ce qu’ils connaissent comme «la politique». Ils ont une affinité spontanée avec les concepts d’action directe, de démocratie directe, de désobéissance civile non violente. Mais sans nier l’importance de la mobilisation et de l’action directe, une partie importante des militants, «nouveaux» et «anciens», estime qu’il faut trouver la façon de réinvestir le terrain politique. Lors de la dernière campagne présidentielle aux États-Unis, des secteurs populaires se sont coalisés autour de la candidature de Ralph Nader, un vieux routier des mouvements sociaux. Trois millions d’électeurs ont voté pour lui et son programme anti-néolibéral. On cherche encore la formule pour intervenir politiquement, tout en se questionnant sur ce qu’il faut construire comme alternatives politiques, puisqu’il ne s’agit pas de répéter ce qui a été fait. Et aussi, les militants d’Amérique du Nord suivent avec attention ce qui se passe ailleurs dans le monde, notamment au Brésil :
Les gouvernements de participation populaire au Brésil veulent dépasser ce vieux style de gouvernement antidémocratique, qui concentre le pouvoir dans peu de mains et qui ignore la grande majorité de la population. L’idée est que la population doit devenir protagoniste de sa propre histoire. Il s’agit de mettre en pratique une façon d’exercer le pouvoir qui combatte les abus de pouvoir, le favoritisme, et qui délègue le pouvoir à la population [M. Harnecker, 2001].
5. Le retour de la chasse aux sorcières
La classe dominante en Amérique du Nord fait tout pour capitaliser sur le «nouveau climat» post-11 septembre. Les porte-parole des forces dominantes vont ressortir toutes les sorcières des placards, quitte à déterrer le sénateur Joseph McCarthy. Cette offensive en fait reculer plusieurs, dont une partie du mouvement syndical américain, dont la direction a appuyé la «croisade contre le terrorisme». D’importantes manifestations, voire des grèves, ont été reportées dans ce climat hostile aux mouvements sociaux et alimenté par la paranoïa des médias. L’heure n’est cependant pas encore à la déprime, comme le note Jeremy Bretcher, un militant bien enraciné dans les nouveaux mouvements sociaux :
Il faut se souvenir que la popularité de Bush senior était élevée après la «victoire» au Koweït, comme celle de son héritier aujourd’hui. Cela ne l'a pas empêché un an plus tard au milieu d'une récession de perdre son mandat aux élections. Les manifestations de Seattle, qui ont démontré la volonté de mondialisation «par en bas», sont survenues juste après la «victoire» des bombes sur la Serbie. Que les Bin Laden et autres Bush aient d'autres projets ou non, le conflit fondamental aujourd'hui demeure entre la «mondialisation par le haut» et la «mondialisation par en bas» [J. Bretcher,2001].
Bibliographie
- BRENNER Robert, " The Economics of Global Turbulence", New Left Review, n°229, 1998
- BRETCHER Jeremy, Les États-Unis après le 11 septembre, octobre 2001.
- HARNECKER Marta, La gauche à l’aube du XXle siècle, Lanctôt éditeur, 2001
- PAQUEROT Sylvie, REVIL Emilie, "L’eau et l’intégration économiques des Amériques", Eau-Secours, avril 2000
Contribution supplémentaire:
- MANSUETO Anthony, "The World from Below: A view from the United States" texte rédigé dans le cadre du rapport "Peuples en Mouvements" et consultable en anglais sur le site du Forum Mondial des Alternatives www.forum-alternatives.net
Autor: Pierre Beaudet


Mondialisation des Résistances 2002 - L'Amérique du Nord