En Europe, plusieurs mouvements sociaux, ONG, associations, voire même certains syndicats, étaient toujours occupés à panser leurs blessures et à s’interroger sur la signification et la portée ce qui fut alors considéré comme la plus grande mobilisation pacifique contre les pouvoirs mondiaux, à savoir les protestations contre le sommet de Gênes fin juillet 2001, quand survint l’attaque contre les tours jumelles à New York. Dès cet instant, les nombreuses personnes qui s’étaient mobilisées lors du sommet de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à Seattle, des rencontres du Fonds monétaire international (FMI) ou encore lors du Forum de Porto Alegre en 2001, comprirent que quelque chose avait changé.
De toute évidence, la chute des tours jumelles offrait désormais un prétexte à l’administration américaine pour imposer au monde sa suprématie absolue, annoncée depuis la chute du mur de Berlin en 1989. Elle lui donnait surtout l’occasion d’aller plus avant dans la concrétisation de plans alors à l’état de simples projets théoriques exposés dans une série de documents informels, à l’exemple du Project for the New American Century (Projet pour un nouveau siècle américain) élaboré par des proches de Georges W. Bush. Tout au long de la dernière décennie, les Etats-Unis avaient continué à réorganiser le monde en une hiérarchie de pouvoirs subalternes, à étendre leur emprise sur les principales ressources naturelle de la planète et, partant, à renforcer leur politique en usant de moyens de plus en plus violent.
Nombreuses étaient alors les personnes qui entendaient s’opposer aux intentions belliqueuses des Etats-Unis. Nous savions que les dépenses militaires américaines et celles des principaux pays de l’Union européenne avaient augmenté de façon constante ; nous suivions avec attention le renforcement, depuis le milieu des années 1990, d’institutions internationales comme le FMI et l’OMC, appelées à jouer un rôle de premier plan dans la mise en place et la supervision d’une économie mondialisée; nous protestions contre l’imposition de programmes de développement injustes et annonciateurs de nombreux désastres faite aux pays producteurs de matières premières (pétrole, eau et minerais); et nous avions créé de nouvelles solidarités avec les groupes sociaux les plus affectés de ces pays.
Et pourtant, ces dernières années, une nouvelle étape avait été franchie. Une volonté croissante de résister aux changements imposés à nos vie et à nos attentes était apparue dans les têtes comme dans les cœurs de nombreuses personnes. Car ces politiques, décidées dans des centres lointains et imposées d’en haut, avaient considérablement réduit les chances, pour des millions de personnes de par le monde, de s’assurer des conditions de vie dignes et décentes. Mais cette expérience de la pauvreté et de la domination, tout comme les impératifs de changements imposés d’en haut, a participé d’une prise de conscience généralisée que la guerre américaine constituait une véritable menace, non pas uniquement pour la vie des habitants des pays visés, mais aussi pour la vie de tout un chacun.
Aussitôt après la chute des tours et le début de la guerre en Afghanistan, de nombreux mouvements et groupes pacifistes se sont mobilisés dans le monde entier. Aux Etats Unis, en Europe et dans quelques pays arabes, des plates-formes contre la guerre se sont constituées, entraînant dans leur sillage les groupes pacifistes, les organisations altermondialistes et les mouvements sociaux. A ce moment, la stratégie américaine ne faisait déjà plus illusion. Et bientôt vint la confirmation qu’elle n’était que le point de départ d’un conflit armé plus large, une « guerre sans fin » menée contre les sensibilités individuelles et collectives, l’intelligence, les intérêts et les valeurs de l’immense majorité des habitants de la planète.
Cette guerre s’est en effet très vite accompagnée de l’adoption d’une série de lois anti-terroristes, à l’exemple du “ Patriot Act ” aux Etats-Unis, elles-mêmes suivies bientôt d’un arsenal de mesures similaires dans les autres pays occidentaux, qui entraînèrent d’importantes modifications dans l’allocation des ressources en mettant dorénavant l’accent sur les dépenses militaires et le renforcement des dispositifs sécuritaires aux dépens du budget alloué à la sécurité sociale. S’appuyant sur de nouvelles directives concernant le rôle de l’Etat et de la sécurité internationale, cette guerre permit également d’instaurer une sorte de censure contre toute information indépendante; de bafouer ouvertement certaines conventions internationales – l’exemple le plus frappant étant le camp de détention de Guantanamo, qui se trouve en dehors de toute légalité internationale et américaine - ; d’amender certaines lois nationales –
afin d’autoriser, par exemple, l’emprisonnement de ressortissants américains d’origine arabe sans chef d’inculpation – ; et de tester des armes et des stratégies non conventionnelles (l’utilisation d’uranium appauvri), même contre les populations civiles. Pendant ce temps, le monde était inondé de déclarations tonitruantes sur le pouvoir et la suprématie de la démocratie américaine (et occidentale), de même que sur la nécessité et la légitimité des représailles et de la guerre préventive, le tout en hors de tout contrôle et de toute intervention des Nations unies.
Pourtant, tout cela a dans le même temps fortement contribué à un une prise de conscience généralisée des populations. Et ce qui avait été voulu par le gouvernement américain comme une campagne de désinformation et de persuasion s’est finalement transformé en une campagne d’information et de conscientisation, sur fond de montée des préoccupations quant à l’issue possible de ce nouvel ordre autoproclamé. Bien que ces craintes s’enracinaient dans de nombreux milieux et étaient liées à des préoccupations très diverses, cela n’a pas empêché tous ces sujets individuels et collectifs, porteurs pourtant de propositions alternatives et de stratégies de résistance très différentes, de converger et de s’unir dans un rejet commun des visées impériales américaines. La protestation contre la guerre en Afghanistan a ainsi été la première phase de nos mobilisations collectives contre la guerre.
Dès ce moment, au vu de l’actualité internationale, il ne faisait déjà plus de doute qu’une autre guerre allait commencer. Les Etats-Unis et leur partenaire britannique s’étaient tournés vers l’Irak, sur base d’allégations grossières quant à la possession par ce dernier d’ « armes de destruction massive » et contre l’avis même des inspecteurs des Nations unies présents sur le terrain. Aussi, ne parvenant pas à convaincre certains Etats occidentaux, les Etats-Unis, le Royaume Uni et l’Espagne décidèrent finalement de se passer des Nations unies, dont l’incapacité structurelle et l’absence de détermination politique pour éviter le conflit étaient du reste patentes. Tous ceux qui s’étaient opposés à la guerre en Afghanistan durent donc à nouveau se mobiliser, organiser des débats, des centaines de manifestations et de campagnes de protestation et d’information un peu partout dans le monde. La multiplication de ces actions confirmait l’existence d’un accord tacite au sein des populations de l’ensemble des pays occidentaux, du Moyen-Orient et des pays arabes, quant à leur opposition à la guerre. Du printemps à la fin 2002, nombre de nouveaux comités anti-guerre se sont ainsi formés, tandis que les organisations pacifistes existantes n’ont cessé de grossir leurs rangs et de gagner en visibilité dans les médias.
L’élargissement de la résistance à la mondialisation libérale et la participation au Forum social mondial de Porto Alegre avaient déjà permis de créer un vaste réseau de relations et de solidarité entre les mouvements sociaux et les organisations altermondialistes. Aussi, ce réseau était-il le lieu privilégié d’une prise de conscience commune quant à la nécessité de s’opposer à la guerre. S’y exprimaient notamment la méfiance croissante d’une majorité envers ce que l’on a commencé à qualifier de « guerre préventive sans fin de la ‘ démocratie’ américaine », de même que l’impérieuse nécessité d’une résistance massive pour arrêter la guerre. Plus tard, le 9 novembre 2002, le Forum social européen se clôtura sur une gigantesque marche d’un million de personnes, mobilisées dans une même opposition à la guerre en Irak, et sur un appel des mouvements sociaux à organiser une journée d’action européenne.
C’est à Florence qu’a été organisée, dans l’empressement, la première grande réunion informelle du mouvement contre la guerre, à l’initiative des représentants d’une dizaine de pays. Cette réunion fut le point de départ de la grande coalition anti-guerre européenne. C’est à ce moment précisément que les groupes présents ont convenu de l’organisation d’une grande réunion destinée à mettre en relation tous les groupes anti-guerre d’Europe. Son objectif était d’aplanir les quelques divergences de vue entre les différents groupes et comités nationaux quant à la teneur des actions et à leur niveau d’organisation, même si tous n’en partageaient pas moins l’idée qu’il fallait impérativement s’organiser le plus vite possible afin d’empêcher cette guerre avant son déclenchement. Beaucoup d’entre nous ressentaient aussi la nécessité de rendre perceptible le sentiment général qui s’était dégagé des manifestations et des débats au cours des derniers mois. Il nous fallait donner une voix à ce mouvement d’opposition général. Après les manifestations anti-guerre de Florence, il était donc plus que jamais indispensable d’aller de l’avant. Etant donné le nombre et la diversité des personnes et des groupes prêts à se mobiliser, il nous fallait trouver une nouvelle méthodologie et un langage commun, qui respectent les sensibilités et les priorités de chacun. Le jeu en valait la chandelle. Il s’agissait d’organiser la première grande mobilisation planétaire.
La première réunion de la coalition s’est tenue les 15 et 16 décembre 2002 à Copenhague, sur l’invitation des groupes pacifistes locaux. Cette réunion rassembla des représentants de 11 pays européens (Royaume-Uni, Danemark, Suède, Norvège, Allemagne, France, Italie, Grèce, Belgique, Turquie et Macédoine), de même que des activistes américains. Tous étaient membres de coalitions nationales contre la guerre ou d’autres groupes particulièrement actifs sur ce terrain. Ces coalitions comprenaient des mouvements sociaux, des organisations politiques, des associations pour la paix et des organisations altermondialistes.
Après deux jours de discussion, un accord collectif fut trouvé quant à la forme que devaient prendre les futures mobilisations. C’est notamment à la faveur de cette réunion que fut définitivement arrêtée la date du 15 février 2003 pour l’organisation d’une journée commune d’actions contre la guerre dans la plupart des capitales européennes. Nous nous sommes également mis d’accord sur le fait qu’une telle journée devait avoir lieu quelle que soit la décision prise par l’ONU. Nous nous sommes entendus sur le fait que chaque pays avait à faire des efforts pour élargir le mouvement, en intégrant dans une seule et même plate-forme « contre la guerre en Irak, avec ou sans l’ONU », le plus possible de mouvements, d’ONG, de syndicats, d’églises, d’associations et des groupes d’immigrés issus des pays arabes. Chaque pays devait financer l’organisation de ces mobilisations dans la mesure de ses moyens. On a également décidé de constituer une liste de diffusion dans le but de partager les informations et de mettre au point un site internet réservé à cet effet.
Quelques jours après notre rencontre européenne, à la suite d’une réunion organisé au Caire par une coordination arabe contre la guerre, le même appel fut lancé à destination de la région. Par la suite, dans un laps de temps relativement court, nous avons pris contacts avec plusieurs coalitions anti-guerre basées aux Etats-Unis. A l’instar des organisations européennes, elles luttaient en même temps contre les politiques discriminatoires de leur gouvernement envers les musulmans. Par ailleurs, les militants états-uniens ressentaient eux aussi la montée d’un sentiment général contre l’unilatéralisme de cette guerre.
Avec l’appel à manifester le quinze février, les espoirs et les énergies des mouvements en Europe ont trouvé un point d’aboutissement. A partir de décembre, les nombreuses informations que nous recevions, via notamment les mailing lists, montraient que, dans toute l’Europe, les activistes anti-guerre travaillaient à temps plein et que de nombreux mouvements et groupes se formaient. C’est pourquoi lors du Forum de Porto Alegre, un espace fut réservé pour présenter la plate-forme et l’événement du 15 février et tenir une grande assemblée contre la guerre. Elle avait été conçue pour donner un temps de parole aussi large que possible aux militants de terrain. Cette réunion, qui a rassemblé un nombre considérable de personnes venues des quatre coins de la planète, à été utile à bien des égards : elle a donné l’occasion aux coalitions européennes de se rapprocher des organisations du monde arabe, d’Asie et d’Amérique du Nord; les groupes pacifistes latino-américains ont manifesté leur soutien, et des syndicats et mouvements paysans brésiliens se sont engagés à participer aux mobilisations du 15 ; enfin, elle a donné à tous l’énergie, la solidarité et la légitimité nécessaires pour poursuivre le travail de mobilisation.
Au départ, rien n’était simple. « Nous avons été très chanceux », me confia même un compagnon membre de la coalition, au terme de la réunion. Et c’est vrai que nous l’avons été, car toutes les personnes présentes à l’Assemblée avaient accepté la décision européenne prise à Florence d’organiser le 15 février une journée d’action commune contre la guerre. Cette adhésion massive de nombreux mouvements sociaux venus du monde entier a permis de créer les conditions indispensables à la réussite d’une telle mobilisation dans chaque pays.
Au même moment, la posture agressive de l’administration américaine et du gouvernement britannique se traduisait par des accusations non fondées à l’encontre de l’Irak et par des tentatives de contourner les Nations unies, devenues de plus en plus impuissantes à s’opposer à ce projet de guerre préventive. Quant aux déclarations anti-musulmanes de l’administration américaine, elles suscitaient l’indignation de la plupart des représentants des communautés religieuses du monde. Le pape lui-même, tout comme d’autres représentants des églises chrétiennes, se montrait ouvertement opposé à l’agression de l’Irak et critiquait la théorie du « choc des cultures ». Aussi, les chrétiens eux-mêmes furent poussés à s’opposer à cette guerre, ce qui permit d’élargir considérablement les coalitions nationales anti-guerre.
Les syndicats de plusieurs pays européens ont également rejoint les coalitions nationales, de même que d’autres secteurs de la « société civile », à la suite des positions officielles prises par des pays comme la France et l’Allemagne. Au Royaume-Uni, le conflit s’est même fait sentir au sein du gouvernement, à la suite des justifications grossières avancées par le Premier ministre. Dans de nombreux pays, les gens étaient toujours plus nombreux à adhérer à l’idée de manifester. Et le jour venu, des manifestations de masse – jusqu’à 3 millions de personnes – eurent lieu dans pas moins de soixante-quatorze pays. Au total, sur les cinq continents et dans des centaines de villes, quinze millions de personnes ont marché pour s’opposer à la guerre
Quant à nous, les organisateurs, nous avons pu tiré de cette expérience bon nombre de leçons. Certaines d’entre elles ont déjà été partagées au sein de ce vaste mouvement, tandis que d’autres doivent encore l’être. Le Forum social européen et le Forum social mondial de Mumbay nous en donneront bientôt l’occasion.
Je vais présenter ces leçons, synthétiquement, comme je les ai comprises :
1. Nous nous sommes rendus compte que nous vivons une véritable période charnière, au cours de laquelle il nous est donné d’assister à une large convergence sur la question de la responsabilité individuelle et collective comme forme de résolution des conflits, indispensable au maintien de la paix.
2. Des millions d’individus et de collectifs peuvent s’organiser et se coordonner sur cette question: des organisations altermondialistes, des groupes paysans, des environnementalistes, des associations de femmes, des artistes, des églises et des mouvements sociaux.
3. Nous avons appris qu’en faisant le choix d’une posture ouverte, mais radicale, sur la question du pouvoir, nous pouvions élargir considérablement le mouvement et propager une prise de conscience des enjeux en question.
4. Nous avons appris que la mise réseau s’avère être un moyen particulièrement efficace pour accroître la portée politique et la qualité du travail de mobilisation et d’analyse. La mise en réseau implique d’autres relations que celles qui sont issues de la démocratie élective et représentative. Bien sûr, ce travail en réseau est loin d’être nouveau pour plusieurs secteurs et mouvements, en particulier pour les organisations féministes et paysannes. La nouveauté dans ce cas réside dans la portée et l’étendue du phénomène.
5. Nous avons montré qu’il est non seulement possible, mais aussi indispensable, d’articuler les initiatives locales à des mobilisations nationales et internationales. C’est l’émergence d’un ensemble de réseaux pacifistes locaux dans le courant de l’année 2002 qui a permis de préparer et de réaliser les mobilisations du 15 février.
6. Nous avons prouvé que les débats, rendus possibles lors des rencontres nationales et internationales à l’occasion des forums sociaux et des manifestations au long de l’année 2002, créaient de nouvelles possibilité de s’entendre sur des questions relatives à des événements politiques importants touchant l’ensemble de la planète.
7. Nous avons pris conscience que les habitants de la planète ont suffisamment d’autonomie et de capacité pour s’organiser autour de thématiques qu’ils jugent essentielles, en l’absence de tout comité central.
Toutefois, si nous sommes bel et bien parvenus à jeter les bases d’un nouveau monde en termes de sens et de choix structurels, les nouvelles relations politiques et sociales en sont encore à un stade très embryonnaire. Et nous n’avons pas réussi à empêcher la guerre.
En effet, les forces armées états-uniennes et britanniques se trouvent toujours en Afghanistan et occupent maintenant l’Irak, avec l’aide de quelques Etats alliés et l’aval pour le moins ambigu de la résolution 1511 des Nations Unies. Aussi, quelques questions méritent d’être posées: les personnes qui sont sorties dans les rues croyaient-elles vraiment qu’elles parviendraient à empêcher la guerre ? N’est-ce pas une défaite de notre part de n’avoir pu l’empêcher ?
En fait, nous savions tous pertinent bien que les plans des Etats-Unis pouvaient difficilement être mis en échec par une mobilisation, aussi massive soit-elle. Dans les rues, les manifestants étaient, la plupart du temps, partagés entre deux postures: celle qui soutenait qu’il était éthiquement, intellectuellement et politiquement nécessaire de s’opposer coûte que coûte à cette guerre ; et celle pour laquelle cette guerre représentait une étape de plus dans le cheminement d’une politique visant non seulement l’appropriation des ressources de la planète, mais aussi l’extension du processus de mondialisation sur le terrain économique et social et sous la houlette des Etats-Unis.
Lorsque nous avons appelé à manifester contre la guerre et l’ALCA, en décembre 2002, ce n’était pas seulement en solidarité avec la population et les organisations brésilienne. Il s’agissait aussi d’exprimer publiquement notre analyse de la situation. Et nous croyons que nous avons fait ce qui était nécessaire dans ce sens. Car nous avons atteint nos objectifs au-delà même de nos espérances : la plupart des gens dans le monde ont été informés des possibilités de résister, des raisons de résister et des moyens de résistance qu’il était possible de mobiliser. Les pouvoirs dominants ont ainsi pu se rendre compte qu’il y avait des limites à leurs abus.
Cette « victoire » a non seulement été un défi pour l’empire global, mais également pour le mouvement lui-même. Tous ceux qui entendaient s’opposer à la guerre ont rejoint la coalition avec leur propre histoire et leur propre conception nationale, voire locale, de l’action sociale et politique. Toutes ces expériences de lutte ont donné naissance à de nouvelles possibilités d’action globale, susceptibles de modifier les représentations de chacun et d’ouvrir de nouveaux horizons quant à la meilleure manière d’ajuster les diverses stratégies locales et nationales Les événement qui ont suivi le 15 février montrent d’ailleurs que le travail est toujours en cours et que cette stratégie est poursuivie.
En effet, après le 15 février, on vit apparaître dans plusieurs régions d’Europe d’autres formes de désobéissance civile, visant notamment à dénoncer et à « retarder » le transport d’armes en direction de l’Irak. Par ailleurs, nombre de plates-formes ont continué à mobiliser les 20 et 27 mars, au commencement de la guerre, et le 12 Avril. Evidemment les manifestants étaient bien moins nombreux, mais la participation restait importante. L’optimisme des débuts ne s’estompa donc pas. Nous avions plus que probablement perdu les idéalistes et les opportunistes, soit l’ensemble des personnes qui se découragèrent rapidement ; mais nous étions encore nombreux en dépit de notre incapacité à empêcher la guerre et que la couverture médiatique dont nous bénéficions avait diminué. Quoi qu’il en soit, même si les manifestations de rue se sont faites de moins en moins nombreuses (elles ont cependant continué dans plusieurs pays, au Etats-Unis notamment), la plate-forme globale contre la guerre est quand même parvenue à franchir une étape de plus entre le printemps et l’automne 2003.
En 2002, à Porto Alegre, nous nous étions donné pour objectif de joindre à l’action l’identification de perspectives communes avec les mouvements d’Amérique latine, des Etats-Unis et les syndicats. Ce qui fut effectivement réalisé. Mais nous n’avions pas encore de contacts permanents avec les groupes et les mouvements d’Asie, d’Afrique, du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Or, en juin 2003, une première grande réunion fut organisée à Jakarta, à l’initiative des réseaux asiatiques, et déboucha sur la mise en réseau de la plate-forme européenne avec plusieurs mouvements et organisations d’Asie du Sud-Est. A cette occasion, un accord général sur les objectifs et la méthodologie de la plate-forme globale contre la guerre a également été trouvé. Il s’agissait de travailler à la mise sur pied de campagnes et d’événements communs.
Le même mois, d’autres actions contre la guerre sociale, économique et militaire eurent lieu à Evian et lors de la réunion de l’OMC à Cancun. Un tribunal populaire international fut mis sur pied pour juger les responsables de la guerre, enquêter sur les crimes commis et établir la liste des compensations pour les victimes. Il comportera des séances dans plusieurs pays et se clôturera en Turquie avec un verdict final.
Dans la foulée de la campagne pour le désarmement, d’autres campagnes ont également été menées, certaines sont en cours et d’autres doivent encore être menées : campagnes contre les dépenses militaires, contre les armes nucléaires et pour l’introduction dans le projet de constitution européenne d’une clause sur le désarmement ; contre la création d’une armée européenne et contre les bases militaires américaines et de l’OTAN ; contre l’occupation coloniale de la Palestine, pour le démantèlement du mur et le retour des réfugiés palestiniens ; et, aux Etats-Unis et dans les pays alliés, une campagne pour que soit mis un terme à l’occupation de l’Irak et pour que soit amorcé le retrait des contingents militaires. Par ailleurs, un observatoire a été créé à Bagdad afin d’enquêter et de dénoncer les crimes de guerre et l’occupation, et des missions de solidarité avec la Palestine, l’Iran, l’Irak et le Kurdistan seront prochainement envisagées au cours du Forum social européen (novembre 2003).
Toutes ces campagnes et missions seront bientôt présentées en novembre 2003, lors du Forum social à Paris, lors de la prochaine conférence du Caire le même mois, et lors du Forum social mondial à Mumbay en janvier 2004.
Elles sont toutes le produit de la confiance accumulée et des efforts fournis par les nombreuses personnes qui s’opposent à cette guerre et à la spoliation des ressources du globe par les Etats-Unis. Ces mobilisations ont rassemblé une constellation de gens et de groupes désireux de s’opposer à la mondialisation économique ou à d’autres aspects non moins importants. Les liens tissés à cette occasion restent des supports précieux et des ressources importantes pour nous permettre de continuer notre action et de sensibiliser toujours plus de personnes à travers le monde.
Voici maintenant, en guise de conclusion, un bref aperçu des impressions que nous a laissées l’organisation du mouvement anti-guerre :
- Nous avons appris à faire usage de nouveaux outils pour prendre des décisions et partager des priorités sur un mode horizontal.
- Nous avons adopté un langage susceptible de porter nos revendications au-delà de nos horizons nationaux et internationaux.
- Nous avons relié l’opposition aux agressions armées aux grands thèmes de la critique sociale et économique.
- Nous sommes arrivés à ces acquis au travers de l’action et en soumettant nos efforts au test des mobilisations.
- Nous avons pu tirer de nombreuses leçons générales à partir de situations locales et nationales. Et ces leçons nous ont permis de poursuivre plus avant nos campagnes.
La plate-forme européenne a été le lieu de nombreuses émotions partagées et d’expériences intellectuelles et éthiques très riches. Nous sommes d’abord passés de la résolution à l’inquiétude (au début de notre action), ensuite de la surprise à la joie (lorsque nous avons constaté que la majorité des personnes dans le monde étaient opposées à la guerre), enfin du désarroi (lorsque la guerre commença) à la prise de conscience des défis (lorsque nous avons dû analyser et comprendre les étapes par lesquelles nous sommes passés). Aujourd’hui, nous sommes habités par une profonde détermination et nous acceptons le défi éthique et intellectuel de continuer le combat.
Nous nous sommes beaucoup enrichis l’un l’autre, nous avons appris à travailler ensemble, à collaborer ; nous avons appris à nous organiser de manière efficace, en même temps et au bon moment, et nous avons appris à mieux connaître notre monde, un monde à la fois proche et lointain. Nous en avons tiré tour à tour, de ces faits et analyses, des leçons d’humanité, de force et de faiblesse. Parmi les organisateurs de la plate-forme, nous sommes nombreux à être reconnaissants vis-à-vis de chacun pour le travail commun et le soutien réciproque.
Author: Paola Manduca


Convergences et mouvement contre la guerre : expériences et leçons