I. Réforme, refonte ou rejet de l'Union européenne
L’intégration européenne, telle qu’elle se pratique actuellement, est souvent considérée comme un des moteurs de la mondialisation dans sa forme ultralibérale, bien plus que comme un frein aux excès de celle-ci ou, a fortiori, un processus alternatif, initiateur d’une autre forme de mondialisation. Dès lors, nombreux sont ceux qui, de manière plus ou moins explicite, pensent que la résistance à l’ultralibéralisme revient autant à combattre la politique américaine qui l’incarne que celle de l’Union européenne qui l’accompagne. Pour beaucoup de manifestants rassemblés à Nice en décembre 2000, la contestation d’un sommet européen s’inscrivait ainsi dans la suite directe des mobilisations « anti-globalisation » à l’occasion du congrès du FMI à Prague ou du sommet de l’OMC à Seattle.
Pourtant, nombreux sont ceux qui, au contraire, soulignent que le processus d’intégration européenne peut toujours constituer un facteur d’équilibre face à la dérégulation, voire une amorce de contre-modèle. Pour certains, cela serait envisageable moyennant toutefois de sérieuses corrections des mécanismes européens actuels ; pour d’autres il faudrait totalement repenser ceux-ci. Mais tous ceux-là s’accordent à penser que la dimension continentale est un espace politique pertinent face aux mécanismes mondiaux, que l’addition du local (ou du national) et du global ne suffit pas et que la construction européenne constitue un chantier essentiel de toute bataille démocratique et sociale.
Dès lors, de ce point de vue, les enjeux politiques d’un sommet européen comme celui de Nice ou de Göteborg se distinguaient de ceux de Prague, de Seattle ou de Gènes. A Nice, aux questions posées à des gouvernements représentatifs (mécanismes démocratiques à l’intérieur de l’Union européenne, processus d’élargissement, charte des droits fondamentaux...), il fallait apporter des réponses, puisque l’Union est censée être une structure politique démocratique, avec un (insuffisant) contrôle parlementaire, des procédures qui ne se résument pas à la négociation secrète entre experts gouvernementaux, etc. On pouvait contester le fonctionnement de l’Union en en acceptant le cadre.
A Prague, à Seattle ou à Gènes, confronté à des structures « techniques » opaques, avec des experts irresponsables n’ayant aucune obligation de rendre compte publiquement d’un mandat public, le combat consistait d’abord et principalement à soumettre le FMI ou l’OMC (sans parler du théâtre d’ombres que constitue le G8) au contrôle démocratique, et donc à contester leurs cadres eux-mêmes pour en proposer la suppression ou la refondation sur d’autres bases.
II. La régression du débat européen
A bien des égards, le débat européen a régressé depuis la chute du mur de Berlin, alors même qu’une nouvelle vague de mouvements sociaux se développait. Que l’on puisse identifier un congrès du FMI et un sommet bisannuel de l’Union européenne en dit long sur l’état du débat sur la construction européenne. Celui-ci demeure fort confus dans les pays européens, y compris dans les Etats membres de longue date. Cette confusion est aussi bien réelle dans les mouvements qui agitent les sociétés civiles européennes, alors même que ces derniers connaissent un renouveau sensible. La confusion provient moins de divergences qui bien sûr existent, que du fait que les militants semblent avoir une perception très variable de l’importance des structures communautaires. Plus que de positions politiques affirmées par rapport à l’Union européenne « réellement existante », on a affaire à des réactions idéologiques marquées par le contexte national, très souvent même par un nationalisme inconscient, qui dessinent un paysage extrêmement contrasté. Ainsi, des phénomènes essentiels du point de vue européen sont perçus de manière très diversifiée, et les réponses (ou absences de réponses) politiques le sont tout autant.
Pour s’en convaincre, il suffit d’énumérer les questions européennes majeures sur lesquelles les mouvements ou les partis n’ont pas, ou très peu, de débats européens et même internes ; citons, par exemple, les affrontements des peuples d’ex-Yougoslavie, le rapport euro-méditerranéen et la question palestinienne, les relations avec l’espace de l’ex-URSS, les questions de paix et de sécurité et les rapports UE/OTAN, les problèmes de liberté de circulation et d’immigration, les questions culturelles et sociales (par exemple autour de la notion de services d’intérêt général ou de la création culturelle), les pouvoirs des instances européennes, l’espace juridique européen, etc. A chacune de ces questions, certains répondront qu’une réponse satisfaisante suppose un approfondissement des mécanismes d’intégration européenne, d’autres, au contraire, militant pourtant dans des mouvements très proches par leur objet ou leur programme, ne verront d’issues possibles que dans la défense des souverainetés nationales. La plupart auront de toute façon de grandes difficultés à organiser le débat à l’échelle continentale.
III. Les nouveaux compromis sociaux
Voilà pourquoi, à bien des égards, de ce point de vue, le débat européen a régressé au cours de la dernière décennie, alors même qu’une nouvelle vague de mouvements sociaux se développait dans plusieurs pays d’Europe (avec une ampleur, il est vrai, très inégale). Ces mouvements, plus ou moins nouveaux dans leurs formes et dans leurs objets, sont apparus dans un contexte bien précis au cours des années 1980-1990.
Les années 1980 ont été celles de la victoire de l’ultralibéralisme en Europe, avec sa forme la plus avancée, celle du thatcherisme, mais dont l’idéologie dérégulatrice a aussi marqué les politiques françaises (la gauche étant au pouvoir) ou italiennes (dans le contexte de la crise de la « première république ») et, progressivement, allemandes. Les compromis sociaux élaborés par les sociaux-démocrates et les chrétiens-démocrates partout en Europe vont être mis à mal, brutalement avec la révolution thatcherienne en Grande Bretagne, et plus progressivement sur le continent. L’effondrement du «socialisme réel» soviétique est venu de plus donner une formidable légitimation aux ultralibéraux, les courants de la gauche radicale, les sociaux-démocrates ou les libéraux-sociaux ne s’étant nullement préparés à cet événement pourtant prévisible.
Les «modèles» ont fait long feu, et si le welfare state anglais est pulvérisé, les modèles continentaux ont été bouleversés au point de déboucher sur de véritables retournements. Le «modèle des Polders» néerlandais était un bon exemple : «le joyau de la démocratie néerlandaise». Depuis 1945, les principaux partis politiques, les syndicats et les patrons concluaient des accords concernant la politique économique. En échange du contrôle des salaires et des réductions de budgets sociaux, les syndicats obtenaient des garanties (molles), du gouvernement comme du patronat, en ce qui concerne le chômage et les services sociaux. Mais, en quelques années, ces garanties pour les salariés néerlandais ont changé de nature: le filet de protection sociale demeure, même s’il est moins consistant surtout pour les secteurs les plus vulnérables (jeunes, femmes, migrants), cependant, il n’est plus au service de la stabilité de l’emploi, mais de sa flexibilité. La brusque éclosion du phénomène politique PIM FORTUYN manifeste les contradictions de la nouvelle orientation.
Cette évolution est perceptible aussi dans les pays scandinaves où la même inversion des mécanismes, si elle ne provoque pas de fracture béante, ébranle les sociétés qui deviennent plus inégalitaires. Ainsi en Finlande, le système se détériore. La dépendance des gens vis-à-vis de la société a augmenté et les problèmes de vie quotidienne se sont multipliés en particulier à cause du chômage. En même temps, on a réduit les budgets sociaux. Les sociétés des pays nordiques sont pourtant considérées comme les plus égales, les plus sûres et les plus stables au monde. La Finlande connaît toujours le plus faible écart de revenus (même si ces revenus baissent), le deuxième syndicat le plus puissant, un système de santé et de protection sociale hautement apprécié. Quoi qu’il en soit, les mêmes mécanismes ont produit les mêmes effets dans toute l’Europe occidentale, plus brutalement au Sud, là où les compromis antérieurs étaient les moins solides.
IV. Les résistances à la dérégulation
Les résistances à cette évolution ont été diverses, en fonction de la vigueur des attaques, des traditions de luttes, du poids des fractions des classes moyennes qui pouvaient profiter de la nouvelle situation (notamment dans des pays périphériques comme l’Irlande ou le Portugal). Ces luttes défensives, qui portaient à la fois contre la désindustrialisation relative de l’Europe, induite par la nouvelle organisation économique du monde, et contre la dérégulation et les privatisations, ont été dans l’ensemble des échecs. Leur symbole pourrait être la grève des mineurs britanniques.
D’autres formes de luttes, là où le rapport de force le permettait, avait plutôt pour fonction de s’adapter à la nouvelle situation, notamment au chômage massif. Il s’agissait de défendre, au moins en partie, les acquis populaires et de proposer de nouveaux compromis. C’est en particulier le cas des batailles pour la réduction du temps de travail en France, en Italie et surtout en Allemagne. La bataille pour la semaine de 35 heures, menée principalement par l’IG-Metall, y a dominé la politique syndicale pendant les années 1980 et la première moitié des années 1990. Elle a duré dix ans avant que la semaine de 35 heures ne soit accordée dans les branches de la métallurgie et de l’imprimerie. Mais à l’arrivée, le résultat est loin de la redistribution du travail et du nouveau compromis social escomptés. Dans les années 1980, s’était établie en Allemagne une hégémonie politique qui a changé au cours des années 1990. Les syndicats ont en grande partie perdu l’initiative concernant la question du temps de travail. Aujourd’hui, en la matière, ce sont les intérêts des entreprises qui dominent, en fonction des exigences du marché et de la production, au travers de la flexibilité.
Tout ceci n’a donc finalement guère entravé la marche triomphale de l’ultralibéralisme. Pourtant, à la fin des années 1990, il est clair que des fractions importantes des peuples européens ne sont pas prêtes à aller beaucoup plus loin dans la logique de dérégulation. En Finlande, par exemple, la majorité des gens croient toujours dans les bienfaits de l’Etat-providence et désirent son maintien. Un sondage de mars 1999 constatait que 9 Finlandais sur 10 pensaient que les services publics étaient importants comme facteur de sécurité et devaient être maintenus. Plus de 70% des sondés considéraient qu’on était allé déjà trop loin dans la réduction des budgets sociaux. La popularité des grandes grèves des services publics (santé, éducation, transport) de 1995 en France en est aussi le signe.
V. Nouvelles formes de lutte sociale
C’est aussi à ce moment que se développent de nouvelles formes de luttes et/ou de contestation politique du modèle dominant, en dehors des luttes sociales traditionnelles des salariés et de leurs formes d’organisations syndicales habituelles. Christophe Aguiton, syndicaliste et animateur de plusieurs mouvements français, distingue un développement en trois phases. La première, la tentative de la Confédération européenne des syndicats de transposer les compromis sociaux nationaux au niveau de l’intégration européenne, s’avère être un échec. La seconde, c’est l’amorce de la résistance aux dérégulations (avec notamment les luttes des cheminots en France). La troisième phase, ce sont les luttes spontanées qui émergent et qui relancent la dynamique des mouvements (chômage, sans-logement, sans-papiers,etc.). C’est dans ce contexte que les Marches européennes contre le chômage, organisées dans les années 1998-2000, vont tenter de traduire ce nouveau dynamisme au niveau européen, en particulier à l’occasion des sommets d’Amsterdam et de Cologne.
Ces mouvements s’organisent d’abord contre les différentes formes d’exclusion, que ne prennent que difficilement ou pas du tout en charge les syndicats traditionnels, occupés par la défense des salariés dans les secteurs protégés ou stables. Travailleurs précarisés, chômeurs, sans logis, immigrés avec ou sans papiers, etc, tout ceux que les mouvements français appellent « les sans ». En France, le mouvement des « sans papiers » fit la une de l’actualité en 1996-1998, comme dans d’autres pays, en Suisse, par exemple, avec les mouvements de soutien aux immigrés et réfugiés. Ces mouvements, qui pour la plupart ont plusieurs décennies d’activités derrière eux, font preuve d’une extraordinaire ténacité, même si les nombreux revers enregistrés, notamment dans le domaine du droit d’asile, les amènent à se confiner principalement à un travail de fourmis.
Il ne s’agit pas seulement des exclus, mais aussi de mouvements en apparence plus classiques, qui concernent des secteurs stratégiques de la société actuelle. Soit ils portent sur des services publics remis en cause par l’ultralibéralisme et qui se trouvaient au cœur des compromis sociaux antérieurs (transports en commun, santé, éducation, énergie, distribution d’eau,etc.), soit ils posent des problèmes environnementaux liées à des problématiques européennes (transports, agriculture, énergie et distribution d’eau, demain sans doute les services financiers,etc.), soit enfin ils touchent à des enjeux majeurs sur le plan idéologique (culture, éducation,etc.). Ainsi, les grandes grèves de 1995 en France, qui constituent à bien des égards le début de cette nouvelle phase de luttes sociales, ont commencé dans la santé, avant de prendre toute leur ampleur dans les transports en commun, tout en posant comme point central la question de la sécurité sociale.
A la fin des années 1990, ce sont les mouvements contre l’agriculture productiviste qui sont les plus visibles, notamment en France avec le combat de la Confédération paysanne, qui met en cause à la fois un mode de gestion européen de la politique agricole (du point de vue social et environnemental) et les diktats de l’Organisation mondiale du commerce (dans le contexte de la guerre économique agricole euro-américaine). Cette dynamique n’est pas propre à la France. En Suisse, par exemple, l’UPS, membre de la Coordination paysanne européenne et à travers elle de Via Campesina, a appelé ses membres à participer aux toutes premières manifestations paysannes européennes, et même mondiales, convoquées à Genève, contre la mise en place de la politique agricole de l’OMC. De même aux Pays Bas, avec les petites organisations NAV et NAJK, en Allemagne, en Espagne, etc., des mouvements minoritaires, mais très actifs, auxquels le développement dramatique des crises de la «vache folle» (ESB) et de la fièvre aphteuse donne un écho considérable dans les opinions publiques.
A coté ou avec ces mouvements sociaux nouveaux ou renouvelés, se sont développés dans de nombreux pays européens des groupes et associations agissant directement contre la mondialisation ou ses excès. La lutte contre la tentative d’imposer l’AMI (Accord multilatéral sur les investissements) a constitué très souvent le moment fort de la cristallisation de ces groupes. Il a impliqué de manière significative, aux cotés des écologistes (Amis de la Terre/ Friends of the Earth), des tiers-mondistes, des mouvements chrétiens (Campagne Jubilee 2000), des féministes, des radicaux souvent libertaires, et ,parfois, comme en France, des forces venues du monde de la culture (société des réalisateurs de films). Très vite, un peu partout, se sont développés des mouvements contre la politique du FMI, contre l’OMC, mais aussi contre les privatisations (exemple en Finlande, la campagne Pro-Koskenkorva). Le mouvement ATTAC pour la taxation des mouvements de capitaux (taxe Tobin), né en France, s’est rapidement étendu dans plusieurs pays. En Suisse, l’Action mondiale des peuples, créée dans la foulée de celle tenue en Espagne, a organisé en février 1998, à Genève, un événement qui fait date dans la longue chaîne de mobilisations et de rencontres anti-mondialisation qui s’est dessinée ces dernières années. Les grandes mobilisations, comme celles de Seattle et de Porto Alegre, ont donné une visibilité d’ensemble à cette mouvance aussi diverse que dynamique.
VI. La quête d’une alternative
Mais dans quelle mesure ces mobilisations esquissent-elles des éléments d’alternatives au système dominant actuel ? De quelle manière ces mouvements peuvent-ils, ou veulent-ils, influencer la manière dont l’Europe s’intègre ? Même si certains décideurs ne prennent pas ces mouvements à la légère (on a vu ainsi le commissaire européen Pascal Lamy s’adresser aux militants d’ATTAC) on est encore loin d’un ensemble cohérent.
Faut-il penser, si l’on examine par exemple la situation allemande, que, faute de débouché politique crédible - compte tenu, par exemple, du fait que la coalition Rouge Verte n’y est préoccupée que du meilleur positionnement de l’Allemagne dans le marché mondial, l’alternative viendra tout de même du mouvement syndical ? Ou pour reprendre les questions que pose Manuel Monereo Pérez, d’Izquierda Unida en Espagne, faut-il penser que les pratiques quotidiennes des luttes sociales esquissent les lignes du futur et signifient plus que des dizaines ou centaines de beaux programmes impossibles à mettre en œuvre socialement ? Faut-il trouver dans le Forum social mondial de Porto Alegre un élément de réponse, dans la mesure où il a permis la rencontre des trois grandes composantes du mouvement ouvrier, libertaire, socialiste et communiste, l’alliance entre intellectuels critiques et mouvement social alternatif, à la fois un lieu de confrontation rigoureuse des analyses du présent et des lignes de l’avenir, un effort pour traduire les valeurs et principes en propositions politiques crédibles et une tentative pour construire une dynamique collective de contre-pouvoir ? On peut certes l’espérer.
Pendant les années 1980-1990, toute idée d’alternative politico-sociale semblait évaporée. Quand, à la fin des années 1990, le centre gauche à dominante social-démocrate a remplacé, dans la majorité des pays d’Europe occidentale, le centre droit, cela ne s’est traduit que par des inflexions à la marge, parfois même allant plus loin dans le sens néoliberal que certains partis de droite. A partir des années 2000 d’ailleurs, l’alternance tendit à jouer en sens inverse (Autriche, Italie,France,Pays-Bas…), avec un risque très grand d’accentuation des effets négatifs. Faute d’alternative, on a vu apparaître plutôt des phénomènes de dissociation par rapport à la gestion politique ambiante : absentéisme électoral des jeunes ou des couches populaires, replis corporatistes, régressions xénophobes, enracinement de l’extrême droite, dissociations violentes de certains exclus,etc.Dans quelques cas, la dissociation a provoqué des dissidences intellectuelles progressistes contre la «pensée unique» et, progressivement, ces dissidences semblent prendre sens. Certains courants d’extrême gauche ou verts ont obtenu des résultats électoraux significatifs dans quelques pays. Mais, le processus d’un renouvellement de leur pensée politique, pour redevenir «opérationnel» dans le nouveau contexte idéologique et culturel, est loin d’être achevé (dans les cas où il a commencé). L’essentiel se déroule, plus au niveau des sociétés civiles et des mouvements que de l’offre politique proprement dite.
Que peuvent cependant apporter ces mouvements ? Dans quelle mesure peuvent-ils faire évoluer les rapports de forces, nourrir la politique de leurs propositions ? Comme le souligne Christophe Aguiton, il faut tenir compte de leur diversité, notamment dans leurs expressions radicales : extrême-gauche libertaire espagnole ou autonomes allemands, militants des centres sociaux italiens ou eco-warriors britanniques, composés de jeunes (Grande- Bretagne, Allemagne , Pays-Bas,etc.) ou de jeunes et de cadres de l’ancienne génération (Italie, Espagne,etc.). Et surtout, comprendre dans quelle mesure ils sont le signe d’une évolution idéologique profonde. Comme le remarque Patrick Viveret de la revue française Transversales, à la différence des années 1970, la société civile est aujourd’hui reconnue comme acteur sur la scène nationale et internationale. La grande nouveauté, c’est que ces mouvements portent la question politique par excellence : celle de la puissance. En raison de leurs thématiques de luttes, ils se trouvent à l’intersection des logiques à dominante de résistance et des logiques d’expérimentation. C’est sans doute le «meilleur du réformisme radical», le mieux adapté à l’émergence d’alternatives, beaucoup plus transformatrices que les logiques révolutionnaires, trop marquées par la dimension de l’ordre. Ces mouvements peuvent être radicaux dans la lutte -et ils le sont- mais ils doivent aussi déboucher sur la résolution à court terme des problèmes concrets, et donc mettre un pied dans l’expérimentation.
Ils se manifestent à un moment précis de l’histoire européenne. Plus on s’éloigne de l’électrochoc originel - la seconde guerre mondiale - , plus l’énergie initiale du projet d’Union européenne se dilue, plus la dimension pacification est banalisée, plus le projet perd d’ambition, plus les frilosités nationales viennent en restreindre la portée, analyse Patrick Viveret. Cette «Grande Europe» qui se dessine, à vingt-huit ou à quarante pays membres, est un système hybride, naturellement insatisfaisant, mais tout de même fondamental dans la construction d’une zone de paix. La logique de marché unique y domine, mais elle n’a pas le monopole de la dynamique. L’hypothèse que l’on peut alors formuler est la suivante : il est nécessaire de réaliser les deux projets à la fois, celui d’une vaste zone de paix et celui d’une Europe confédérale, comme laboratoire de l’émergence d’une démocratie mondiale.
Cette problématique est pourtant loin de faire l’unanimité chez les militants des mouvements en Europe. A l’heure où 75% des législations nationales est sous l’influence directe des directives européennes, il pourrait paraître évident de considérer que le terrain de lutte privilégié est celui de l’Union européenne. Que c’est là, dans les avancées et les reculs des textes, que se mesure l’état des rapports de forces entre classes, entre forces sociales, que se concrétisent les projets politiques. Mais cette évidence est loin d’être partagée : les mouvements européens n’ont pas seulement des difficultés à être représentés au niveau de la politique européenne, ils ont du mal à se représenter l’Europe. Pour l’essentiel, les combats sociaux demeurent circonscrits à l’échelle nationale ou infra-nationale. La politique est nationale. Les interconnections intimes entre mouvements (syndicats compris) des différents pays d’Europe n’ont guère progressé depuis un quart de siècle (souvent même régressé). Et cela même sur des sujets dont chacun sait bien qu’ils sont, par nature, européens (certains services publics comme les transports ou l’énergie, les questions de liberté de circulation et d’immigration, l’environnemen,etc.). Les réalités culturelles et historiques impliquent qu’il en sera ainsi pendant longtemps.
L’international d’hier, et dans une grande mesure encore d’aujourd’hui, concerne les grandes questions stratégiques. Mais le niveau européen depuis des années concerne aussi les enjeux quotidiens locaux ! Il est donc urgent de trouver de nouvelles formes d’interaction, de coopération, de représentation, de lobbying, qui, s’exerçant à l’échelle de l’Union, ne sont plus de l'ordre du national, mais ne sont pas non plus de l’ordre de l’international d’hier. Il appartient aux forces politiques et sociales d’expérimenter de nouvelles manières d’intervenir entre les niveaux locaux, nationaux et européens ; de construire les liaisons transversales par entreprises, thématiques, etc. ; de savoir valoriser ce qui dans les différentes expériences nationales peut servir de point d’appui pour tous, par exemple la défense du service public en France, l’initiative locale en Allemagne, la défense des droits individuels aux Pays Bas, etc.
Le mouvement social doit aussi s’approprier le débat politique, l’idée de constitution européenne, par exemple, utilisée par certains politiciens comme un gadget ou un repoussoir, doit être appropriée par le mouvement social comme une occasion de débat européen sur le modèle de société, sur les droits des citoyens, en particulier, les droits économiques et sociaux. La question européenne concerne bien plus que les Européens. Car, comme le rappelle Patrick Viveret, l’Europe se trouve tirée vers un capitalisme informationnel dérégulateur de l’Etat providence. S’engage alors une formidable bataille entre deux modèles régulateurs, celui de l’Etat providence d’un côté, celui de l’OMC ou de l’AMI de l’autre. L’Europe est encore aujourd’hui au cœur de cette contradiction, mais elle n’a pas basculé.
Contributions supplémentaires:
- BIERNBAUM Heinz, " Wirtschaftliche, politische und soziale Verhältnisse in Deutschland"
- HUDIG Kees et al., "The Netherlands"
- LAITILA Anastasia, "Challenging neoliberal economics - alternative movements and initiatives against globalisation in Finland"
- MAZZETTI Giovanni, "Il movimento per l’alternativa in Italia : un malato grave ?"
- MISIK Robert, "Österreich: Aufschwung des oppositionellen Szene unter einer rechts-konservativen Regierung"
- PEREZ Manuel Monereo, "La izquierda española entre la derrota, el hastío y la refundación"
- ROCHAT Florian, "la Suisse"
Author: Bernard Dreano


Mondialisation des Résistances 2002 - L'Europe occidentale